Dim 5 Jan - 14:12
Eda
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Eda
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Il se tenait assis dans son large fauteuil auprès de l'âtre. Un feu y brûlait et à le regarder en fixer les flammes, on aurait pu le croire subjugué par ce spectacle de danse envoûtant.
L'humidité de ces jours lui faisait mal à la poitrine. Il sentait sa respiration douloureuse, sa chair tiraillant à l'endroit où la flèche avait pénétré. Il donnait le change et n'exprimait pas ce qu'il ressentait ; ses traits seuls indiquaient les longues semaines de convalescence qu'il avait du subir, les privations d'un corps qui n'avait plus faim, les errances de son esprit pour fuir les douleurs de son corps. A ceux qui le connaissaient intimement, Juste souffrait. Aux autres, il offrait le masque impassible d'un Loinvoyant qui, bien qu'ayant subi moults meurtrissures, était toujours debout. Son frère, sa maîtresse d'Art et amie, son épouse et son enfant... Sa vie même menacée par ces chiens de vifiers ! Voilà ce qui l'aidait à tenir : la colère. L'irrépressible et inexorable envie de vengeance qui habitait son cœur. Et l'Art qui lui permettait à se détacher des douleurs de son enveloppe corporelle.


Était-il maudit ainsi que l'affirmaient les fidèles du prince Pie ? Qu'est ce que cela signifiait vraiment ?
Sa blessure aurait dû le tuer. Les sifflements qui s'échappaient de son poumon en témoignaient chaque jour. Mais il avait survécu, perdant en force physique mais plus déterminé que jamais. Et voilà que le sort s'abattait à présent sur l'ensemble de son royaume : ce séisme, cet assourdissant bruit et cette éruption destructrice qui non content d'avoir apporté la mort sur ses sujets, avait bouleversé le climat, empêchant le printemps de venir, les plantes de pousser, la vie de reprendre ses droits. Malheureux présage qui se rapprochait trop de ce qu'il ressentait pour lui même certains soirs où sa poitrine lui faisait trop mal pour qu'il réussisse à quitter son fauteuil pour gagner son lit. Ses espoirs s'étaient envolés avec la mort de sa chère Prudence, la mort l'avait frôlé de très près et finalement que restait-il de lui ? Oui, parfois, il se sentait un homme affaibli se battant contre des monstres invisibles : ennemis insaisissables et nature contrariante.


Il vida d'un trait son verre de vin. Ces introspections moroses devaient disparaître. Bientôt on viendrait lui faire les rapports qu'il attendait. Le roi n'était peut-être qu'un homme mais Juste était avant tout un roi et il se devait d'agir ainsi.
Il se leva, retenant une grimace et combla en des enjambées qu'il voulut dynamiques, la distance jusqu'à une des fenêtres de sa chambre. Il l'ouvrit et inspira cet air glacé qui remontait de la mer. Les cheveux courts de son deuil battaient ses tempes sous les assauts des éléments. Le vent en s'engouffrant fit chanceler les flammes dans la cheminée. Une tempête se préparait au dehors. Rien ne serait facile, mais rien ne l'était jamais vraiment.
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Mer 8 Jan - 20:46
Eda
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Les papiers s'empilaient sur son bureau. Les hommes qui les lui avaient porté avaient tous dû se soumettre à l'exercice de lui exposer ce que contenaient ces rapports. Il était essentiel qu'ils sachent de quoi ils parlaient, qu'ils soient en mesure de répondre aux questions que leur souverain leur posait.
La mine sombre, il les ordonnait une ultime fois en essayant d'en faire le tri et le bilan par la même occasion.


Ici, l'état des routes, des villages, des réserves, des cheptels comme des zones de chasse en Cerf mais aussi dans les autres Duchés lorsque ces informations avaient été fournies. Perplexe, il tapotait de l'index la pile concernant les décisions de ses vassaux quant à la gestion et la répartition des ressources alimentaires. Labour avait fermé ses frontières à ses voisins, préférant gérer en autarcie, fidèle à sa réputation de peuple peu enclin à partager avec les étrangers au duché. A l'inverse, Haurfond laissait chacun se débrouiller seul, peuple fier prônant la force et l'indépendance de chacun de ses sujets. Malgré les retombées du volcan qui, sur la portion ouest du territoire, avaient fait des ravages, il semblerait que certaines régions de ce duché du sud puissent compter sur quelques maigres récoltes.
Rippon comme Cerf avaient attendu de voir comment se présentait la saison avant qu'une décision soit prise. L'afflux de réfugiés dans l'un et l'autre Duchés, notamment à la capitale, offrait déjà un climat complexe à gérer ; y rajouter précocément la possibilité d'une pénurie alimentaire aurait été comme attiser un feu de forêt en y jetant du bois sec. Mais désormais qu'il était avéré que rien ne pourrait pousser cette année, les réservoirs et autres granges étaient gardés comme le bien le plus précieux qui soit. Il n'était pas question de distribuer quoi que ce soit pour le moment. Le gros de l'hiver serait la période la plus compliquée à traverser ; en attendant, les chasses et les pêches se multipliaient pour prévenir au mieux les manques des récoltes. Béarn offrait des appels du pied à son voisin cervien après avoir efficacement verrouiller ses propres stocks dès le retour des premiers flocons. Les Montellonde espéraient tirer de cette situation désastreuse une alliance profitable à chacun : un mariage contre du grain, n'était-ce pas raisonnable ?
Et Bauge, meurtri comme aucun autre duché, ne s'en sortait pas, bien que vidé d'une partie de sa population, morte ou exilée. Mais Narcisse Aiglevif avait une façon toute particulière de gérer la crise. Il gardait tout pour lui et ses plus fidèles. Et désigner les frontières de son territoire à ceux qui se plaignaient. Chacun se demerdait alors autant qu'il le pouvait, avec les maigres moyens du bord, les petites gens comptant sur la générosité de quelques nobles qui ne craignaient pas le jugement ou le courroux de leur duc.


Dans ce coin-là de son vaste bureau, le seigneur de Six Duchés avait entassé toute une série de dossiers qui requéraient toute son attention de manière plus immédiate : les questions de sécurité, la quarantaine des réfugiés et les conditions de leur accueil aux Halles. Les révoltes dans les campagnes qui ne se calmaient pas. Les Pies encore et toujours. Il avait fait déployer l'armée dans la campagne pour tenter de les attraper et les éliminer, mais la vermine leur échappait et les soldats étaient souvent pris à partie par la population qui se sentait délaissée et abandonnée par son souverain. Car, non ils be voyaient pas, ne voyaient jamais tout ce qui se jouait dans les coulisses... Ils n'attendaient que du concret et ce n'était jamais assez rapide pour eux. Et voilà qu'ils commençaient à râler contre les stocks dont on leur interdisait l'accès, que le braconnage redevenait légion. Il faudrait être ferme et surtout encore sévir.


Tout, le roi devait tout savoir. Les bonnes choses comme les mauvaises. Peu de nouvelles positives mais les temps étaient durs et Juste s'était convaincu depuis longtemps que son règne ne serait pas serein et simple. Chaque décision qu'il prenait était réfléchie autant qu'il était possible qu'elle le soit et pourtant jamais elle ne convenait à tous. Il n'était pas roi pour se faire des amis mais pour prendre les décisions difficiles à la place des autres et en assumer la responsabilité jusqu'à sa postérité.
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Jeu 13 Fév - 9:29
Eda
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Il s'était rassis en face de la cheminée. L'heure était tardive et son repas, presque intact, attendait, froid, sur une table derrière lui. Il n'avait plus grand faim et tout ce qu'il avait entendu aujourd'hui, toutes ces difficultés qui s'amoncelaient, tous ces problèmes qu'il fallait palier n'aidaient pas à ce qu'il ait envie de manger. Dans sa main, son verre de vin qu'il tenait négligemment. Il ne l'avait pas porté à ses lèvres, entièrement plongé dans ses pensées.


Comment mettre un terme aux Pies ? Comment les abattre enfin de manière définitive ? Ils étaient imprévisibles comme cette guêpe qui avait piqué son amie, ce chien qui avait mordu sa bien-aimée... Ils étaient insaisissables, œuvrant dans l'ombre ou préférant la mort comme ce fou qui l'avait transpercé de sa flèche. Sa main se porta à la cicatrice qu'il portait au thorax. Il aurait été possible de la faire disparaître, que son corps entier se remette de cette épreuve, que ses poumons ne souffrent plus aux rigueurs de cet étrange printemps aux fades saveurs hivernales. La soigneuse avait refusé d'aller aussi loin. Étrangement, Juste lui en était gré. Il souffrait mais savait pourquoi. Il ne trouverait la paix que lorsque sa vengeance serait accompli et là, il pourrait se laisser aller la faiblesse d'une longue guérison d'Art. En attendant, il avait fort à faire.


Il se rongeait les sangs en laissant le feu l'hypnotiser. Ses pensées allaient d'une chose à l'autre et il ne trouvait aucun réconfort dans rien.
Tout ce malheur qui touchait son peuple était un terreau fertile pour ses ennemis. Il n'avait pas le droit à l'erreur dans la gestion de cette crise. La guerre était une chose qui lui semblait complexe à l'époque des raids outriliens ; pourtant l'épreuve à venir serait un bras de fer avec la population même des Duchés. Il passerait pour le méchant à un moment ou un autre. Nécessairement. Il leur demanderait de se serrer la ceinture, d'attendre et de se restreindre encore. Les nobles devront montrer l'exemple en Cerf et ailleurs et s'occuper de leurs gens avec déférence. Il mènerait des négociations avec Béarn et Labour mais aussi avec les autres nations pour récupérer, payant au centuple, de cette nourriture qui viendrait à manquer. Mais les gens, ces pauvres idiots qui constituaient la majorité des Duchéens, parviendraient-ils à comprendre ? Accepteraient-ils quelques sacrifices nécessaires pour préparer les temps les plus sombres ? Comprendraient-ils ? Verraient-ils tous les efforts, tous les raisonnements, toutes les implications que lui, Juste Loinvoyant, voyait, analysait, étudiait afin de sortir de cette catastrophe en moindre mal ? Et tout ça pour quoi ? Pour se faire railler au moindre faux pas, à la moindre décision qui déplairait. Cela ferait le jeu de ces chiens bâtards avec leur magie perfide. Ils le pointaient déjà du doigt. " La Nature va mal ? C'est la faute du roi ! Il dénigre le Vif, la magie de la Nature et la Nature se venge ! " Comme si cela était possible ! Et pourtant, il craignait que cette graine-là germe chez ceux qui ne savaient pas réfléchir. Avoir un responsable à blâmer, une personne réelle, concrète de qui on pouvait se plaindre, sur qui on pouvait taper au besoin, c'était...
Il lui faudrait lutter contre les Pies en usant de leur manière. A défaut de les saisir, utiliser leurs armes, poser des pièges et faire grandir la rancœur contre eux plutôt que contre lui et les siens.
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