Dim 4 Aoû - 14:21
Ayis Sétif
Berger en errance
Ayis Sétif
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Localisation : Castlecerf
Au commencement, ce fut une ombre. Tombée du ciel comme un long voile, une brume, une averse, et les doigts du rêve dépliés dans le noir, là où la rumeur des feux se taisait un peu. Il faisait froid, tu sais, il faisait froid à en mourir, et le givre à peine cédait la place aux tiédeurs des flammes nourries de brindilles et de menus fagots. C'était une foule de silhouettes, courbées, couchées, les uns contre les autres. Au milieu, au milieu d'eux étendus comme des bêtes qui gardaient entre eux la chaleur de leurs manteaux, un berger rêvait à d'autres obscurités, d'autres froidures et d'autres hivers, quelque part où on ne l'attendait plus.

Tout près de lui, blotti dans les plis de ses vêtements, le cœur battant d'un chien écoutait encore le souffle de son maître, museau tendu dans le sommeil pour saisir l'écho d'un chagrin qu'il ne comprenait pas. Alors dans la pénombre, au rythme des ombres rases, la face brunie sous ses mèches semées de sel se froissait dans l'affre d'un souvenir, et d'un autre encore. Il était las, le berger, rompu d'avoir cheminé le jour, portant les enfants, soutenant les vieillards, partis avec presque rien, sinon ce qu'ils pouvaient tenir à bout de bras. Ils avaient marché depuis Bauge, franchi les collines et les vallées, les terres, les champs, les prés : on disait qu'à Cerf, il y avait plus à vivre, mieux à gagner, alors il était parti avec les autres, tournant le dos à cette terre d'adoption qui se mourait sous sa noire poussière. Un ciel nouveau s'était ouvert, ils avaient vu passer des villes, des villages, des figures étrangères et de nouveaux parlers, jusqu'à venir se blottir dans l'ombre du castel.

Ayis dormait, Ayis rêvait, l'esprit tout infusé de hantises qui transpercèrent l'épaisseur de l'épuisement qui l'avait gagné. Elles soufflèrent dans les voiles pour le faire voguer à travers une nuit agitée, pénible, qui le laissa au point du jour allongé, les yeux grands ouverts, le front couvert d'une sueur que la bise séchait d'un baiser de glace.

Autour de lui, les réfugiés dormaient encore. Une foule de corps, des monts et des collines d'épaules, de dos, de rotondes d'échines repliées formaient un paysage vague sous les étoffes et les laines poussiéreuses. Les fumées de quelques feux se mouraient à l'aurore, sous l'immensité d'un ciel qui ne faisait grâce que de l'éclat d'un soleil trop pâle pour apporter la moindre chaleur. La veille, ils avaient dressé leur campement à l'extérieur des murs du bourg de Castlecerf : quelques bêtes, quelques tentes, quelques feux, quelques gamelles emplies de quelques maigres provisions pour remplir trop de bouches assoiffées par la route, d'avoir avalé bien trop de distance. Les âmes lasses ne s'étaient pas encore préoccupées de l'après : avant, il fallait survivre, et se reposer.

Au milieu d'eux Ayis se leva, tout doucement pour ne rien réveiller. Il était tôt, à l'heure où les oiseaux chantent à pleine voix, et il faisait un froid de printemps qui s'avorte sous les brumes grises de la cendre qui lui avait collé au corps depuis trop longtemps. Issa s'ébroua à son côté, et la main usée du berger perdit un peu de sa rudesse pour se glisser dans le pelage qui respirait encore un peu d'une tiédeur bienvenue. Appuyé sur sa houlette, besace pendante en bandoulière, Ayis s'éloigna du camp, regardant au loin fumer les toits d'une ville inconnue qui dressait ses verticalités de pierre à l'assaut des premières lueurs. La mer au-delà grondait dans sa baie, et les faubourgs s'étalaient pour ceinturer la masse alanguie du port hérissé de voilures et de mâts biscornus qui accrochaient la lumière de loin en loin. Rien qu'il ne connût, rien de familier, mais enfin, il fallait bien continuer, parce qu'à la toute fin, qu'est-ce qui lui restait d'autre ?

Ayis marcha un peu, pour réchauffer ses vieux os et s'arracher aux ombres d'un rêve trop présent. Les cauchemars se faisaient plus pressants, ces temps, comme si la mémoire débordait de trop de peines. Cela passerait, comme le reste, cela passerait encore, avant d'autres peines, d'autres espoirs, et la lumière d'un matin qui le cueillait dans ses clartés qui rappelaient parfois des échos fort lointains. Sans trop s'éloigner du camp, il fouina dans les ornières et les fourrés, trouva quelques herbes et des racines pour la pitance du jour, et lorsque le jour fut assez haut pour y voir, il alla remplir ses fontes de quelques pierres. Un merle, fauché en pleine course, et quelques menus volatiles engourdis par le gel : maigre butin, mais enfin la main lasse fut assez vive encore pour manier la fronde et briser les os. Issa en eut sa part, bondissant dans les fougères pour pister les proies tombées là où son maître ne pouvait les atteindre, et le retrouva tout guilleret, le museau tout barbouillé d'écarlate fumant dans la froidure.

Le sang fouetté par la chasse, le molosse caracolait dans les pas du berger qui ne tarda pas à trouver un morceau de bois à lui jeter. Il revint vers le camp, de l'autre côté de cette large route près de laquelle ils s'étaient arrêtés : les aboiements tirèrent de leur torpeur quelques enfants, qui s'ébrouèrent comme de petits oiseaux pour s'en aller courir avec Issa trop heureux de trouver des compagnons de jeu. Au milieu de la voie pavée, la poignée de gamins et le chien s'agitèrent à grands cris joyeux dans un crépitement de griffes et de petits pas affairés : à tout prendre, on pouvait bien grappiller un rien d'insouciance, tant qu'on le pouvait encore. Ayis planta son bâton sur le bord de la route, donna le contenu de sa besace à une des femmes qui attisait le feu, et dérouilla ses vieux os fatigués pour se mêler un moment à la remuante cohorte.

–Oïe, Chétif ! Garde-toi, on vient.

Un éclat de voix d'un des gens non loin rompit l'allégresse. D'un sifflement strident, il rappela Issa à lui, et la poignée d'enfants fut rapidement rassemblée, quitte à écoper d'opiniâtres coups de tête derrière les genoux. De petits oiseaux, oui, prompts à la gaieté comme à la crainte, et leur volée agile se regroupa autour d'Ayis qui les fit se garder de se tenir sur le chemin des passants. Les sourires taris firent place à l'inquiétude : ils n'étaient pas toujours bien reçus, là où ils allaient. Les temps étaient rudes pour tout le monde et plus d'une fois au cours de leur route on leur avait signifié de s'en repartir, parce qu'on ne voulait point plus de bouches à nourrir ni du voisinage d'étrangers. Des mains timides agrippèrent le manteau du berger, soudain flanqué de sa horde miniature qui avait capté la vigilance des adultes.
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Lun 5 Aoû - 12:10
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Les autorités savaient qu'ils arrivaient. Cela faisait des semaines qu'on avait signalé leur présence sur les routes, des jours qu'on tentait de préparer leur venue. Les rapports n'étaient pas clairs sur leur nombre et déjà le Bourg tremblait en silence à cette effrayante perspective. Combien ? Mais surtout comment ?
Le temple d'Eda avait été missionné pour les accueillir en premier. Hors de la ville. Loin des murs, loin des paisibles habitants de la capitale. Voilà qui était moins effrayant qu'une armée pour de pauvres hères qui avaient perdu toute leur existence avec le déchaînement de la Nature. Et les prêtres et prêtresses étaient aussi les mieux à même d'évaluer les besoins de ces gens. Combien étaient-ils tellement ? Y avait-il des malades ? Un risque de contagion ? On ne pouvait les laisser entrer sans prendre des précautions élémentaires de cet ordre. La sécurité de Castelcerf en dépendait. Les autorités avaient décidé qu'ils seraient installés dans les nouvelles Halles en attendant de... De quoi ? Personne ne savait vraiment de quoi demain serait fait pour ces gens-là.


Il était évident qu'elle faisait partie de la délégation d'Eda. Ils étaient une grosse vingtaine à se présenter ce matin là. Tempérance marchait à ses côtés. La nouvelle Mère du temple était solennelle dans sa robe blanche et tous étaient silencieux et avaient le visage apaisé bien que fatigué par les longues semaines qui venaient de s'écouler.


" Qu'Eda nous aide... " murmura la quadragénaire dont la chevelure d'ébène s'était gâtée de zèbrures blanches depuis le début de l'année. La mort de la reine, les débordements qui s'en suivirent, la disparition de la Mère Supérieure et cette responsabilité nouvelle qui lui incombait désormais alors que le pays subissait un événement traumatisant qui bouleverserait la vie de milliers de personnes... Le printemps ne serait pas. Il ne viendrait pas cette année, et cette certitude glacait les cœurs autant que le froid qui s'installait de nouveau.


Grâce regardait celle qui était encore sa consœur quelques semaines auparavant. Elle avait appris le décès de la Mère Supérieure à son retour de Rippon et en avait été affectée. Sa remplaçante était parfaite mais le poids de sa mission était d'autant plus grand en ces temps difficiles. Heureusement qu'elle savait pouvoir compter sur chacun d'eux.
" Cela ira. " répondit la jeune Béarne en serrant rapidement la main de sa supérieure. Elle pouvait se permettre ce genre de familiarité avec elle là où elle n'aurait jamais osé avec la précédente.


Les prêtres et prêtresses se séparèrent pour se rencontrer les petits groupes qui s'étaient formés ici et là. Tempérance resta un instant en retrait pour les regarder faire. La soigneuse aux yeux bleus s'était pour sa part approcher d'un homme auprès duquel s'étaient réfugiés plusieurs enfants.
" Bonjour, bienvenue à Castelcerf. Mon nom est Grâce. Nous appartenons au temple d'Eda et nous venons voir comment chacun de vous se porte. " explique-t-elle à l'adulte. Son sourire radieux lui était adressé autant qu'aux petites têtes brunes qui l'entouraient. Elle tendit la main en direction du chien pour lui montrer qu'elle n'était pas hostile.
" Ce ne sont pas tous vos enfants j'imagine. "
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Lun 5 Aoû - 17:29
Ayis Sétif
Berger en errance
Ayis Sétif
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Localisation : Castlecerf
Dans le campement, on s'était arrêté un peu, guettant avec une inquiétude vigilante le groupe de gens qui était venu à leur rencontre et s'éparpillait déjà par petits groupes au milieu des réfugiés. Le clergé inspirait souvent confiance, parce que plus d'une fois, c'était d'eux qu'était venue l'aide, et chacun fut soulagé de ne voir pas l'ombre d'un sergent d'armes ou d'une armure, rien que les robes des clercs et de leurs consœurs, dont l'une d'elle s'approchait d'Ayis.

Immobile comme une statue, les petiots réfugiés dans les plis de son long manteau, il avait posé une main sur la tête de l'un d'entre eux, gardant Issa à l’œil. Le molosse s'était assis sur l'ordre de son maître, les oreilles bien dressées sur sa grosse tête hirsute. S'ils l'avaient pu, tous auraient fait de même, et il y avait là le silence d'une attente un rien anxieuse.

Ayis soutint longuement son regard bleu de la prêtresse quand elle le salua. Les yeux très noirs, embusqués sous les épais sourcils et les paupières cernées la détaillèrent avec attention. Il la jaugea du regard, avec la même vigilance calme que celle qu'Issa qui ne bougeait pas et se contentait de tendre le museau pour renifler son odeur. Et puis, enfin, la figure osseuse se fendit, lèvres craquelées et joues creuses, pour laisser s'envoler un rire léger qui fit comme l'effet d'une bûche sur les braises : des volées d'étincelles en jaillirent pour s'en aller danser à ses pupilles obscures.

- Ah, loin s'en faut, ma mère, lui répondit-il avec son accent si prononcé. Je n'ai fait que les emprunter.

Comme si cet éclat de voix avait été un signal, les enfants autour de lui se détendirent un peu, mais les adultes, près de la route, continuaient de guetter la scène, suspendant leur ouvrage. On laissait souvent Ayis parler, en de pareilles circonstances, parce que même s'il n'était baugien que d'adoption, il fallait bien lui reconnaître un talent remarquable pour la parole. Il savait négocier, palabrer, parlementer, si bien qu'à plusieurs reprises il avait réussi par miracle à arracher un peu de charité et à désamorcer la crainte des locaux. Fort heureusement, il n'en n'aurait sans doute pas besoin sur l'heure, parce que rien dans la figure juvénile de la prêtresse ne semblait suggérer la moindre menace.

- Eda te bénisse, cette sollicitude nous touche, reprit Ayis en s'inclinant brièvement, portant le bout de ses doigts à son front en signe de salut. La route a été bien longue depuis Bauge, nombre d'entre nous sont harassés de faim et de fatigue.

Il se redressa, balaya le campement du regard et haussa légèrement ses épaules maigres. Un soupir lui échappa, empli d'une lassitude presque résignée. Il chercha ses mots, et puis se retourna de nouveau vers elle.

- Il en va de nous comme des autres, je présume. Il y a des familles et des enfants, des vieillards, certains souffrants, et déjà trop d'orphelins. Les provisions manquent et le froid nous tue à petit feu depuis des jours, je crains pour les autres. Il y en a parmi nous qui ont pu prendre avec eux quelques effets pour dresser le camp, nous sommes venus avec les bêtes qui étaient encore assez fortes pour marcher : peut-être pourront-ils les échanger contre des vivres ? Ceux d'entre nous qui sont encore vaillants pourront chercher du travail en ville ou dans les alentours, s'il le faut.

Ayis parlait calmement, mais parfois sa voix tarissait son flot, comme par manque de souffle. On le sentait lutter tout en énumérant les choses, comme s'il se rappelait de l'immensité des difficultés et de la perte, et de tout ce qui était en jeu. L'homme était découragé malgré tout, malgré le rire qui avait percé plus tôt, et pourtant il demeurait tout droit comme la houlette à son côté, et presque aussi épais : le vent glacial lui rougissait la face et la faisait plus aride encore, et dans les grands yeux paisibles, on le sentait chercher prise sur des choses familières.

- Pouvez-vous faire quelque chose ?


La question n'avait rien d'une supplique, et fusa, franche et directe. Il ne voulait pas des prières et des bénédictions, il voulait du pain et du feu, de l'ouvrage pour ses mains et les leurs.
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Mer 7 Aoû - 11:57
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"Je ne suis qu'une fille d'Eda" faillit-elle répondre lorsque l'homme l'appela Mère mais cela n'avait aucune importance en réalité. Grâce avait remarqué son accent et ne sut en identifier la provenance. Elle n'était jamais allée en Bauge mais savait que ce n'était pas là l'accent local. Cet homme à la peau hâlée venait de plus loin encore mais il parlait correctement la langue des Duchés donc cela devait faire un moment qu'il y résidait.


Il y avait quelques années, alors que les Duchés côtiers étaient soumis aux attaques des pirates rouges, il y avait eu également des réfugiés. Ils étaient venus trouver un endroit sécurisant à Castelcerf ou avaient migré vers l'intérieur des terres pour panser leurs blessures tant physiques que morales. Les temps étaient durs alors et Grâce était jeune mais déjà résolue à apporter son soutien et son aide à ces gens dans le besoin. Le redoux du printemps d'alors faisait trembler de peur les côtiers. Aujourd'hui, il n'existait plus et c'était le froid qui les assaillait.


Elle l'écouta sans l'interrompre, sentant son cœur se serrer devant le rapide mais poignant portrait qu'il faisait de ses camarades et de leur situation. Les serviteurs de la déesse s'y attendaient ; ils s'y préparaient depuis des jours et des jours. L'éruption et surtout le séisme avaient fait des victimes jusqu'en Cerf et les journées étaient trop courtes pour s'occuper de chacun convenablement. Castelcerf était le point central du royaume, son cœur, l'endroit où on espérait toujours être le plus en sécurité. Voilà pourquoi les baugiens venaient. Et il ne fallait pas les décevoir car ils n'avaient plus rien.


" Les cerviens du Bourg ont travaillé à rebâtir les Halles pour vous offrir à tous un toit provisoire au cœur de la cité. Vous pourrez vous y reposer de votre long voyage avant d'envisager quoi que ce soit d'autre. "
Serait-ce suffisant ? Combien d'hommes, de femmes et d'enfants arriveraient au terme de leur périple dans la capitale ? L'étape suivante serait de les reloger en extérieur de la cité qui était déjà suffisamment pleine comme cela, de leur trouver un emploi pour que l'oisiveté ne les consume pas. Tout en veillant, et cela était le fait des temples, à ce qu'ils se remettent de la catastrophe qui venait de les toucher.


Mais ce n'était pas aussi simple.
" Mais avant de pouvoir vous conduire en ville, nous devons vous compter, examiner les malades et estimer s'ils ne sont pas contagieux. " expliqua posément la demoiselle. Ce qui était évident aux servants d'Eda dont l'une des missions étaient de veiller à la bonne santé de la population, le serait-il autant pour ceux qui n'attendait qu'à mettre un terme à leur éreintant périple ? Les voilà aux portes de la ville et on les y arrêtait.


" Vous êtes les premiers à arriver jusqu'à nous mais vous ne serez pas les derniers. Nous espérons réussir à tous vous accueillir au mieux. "


Quelques prêtres étaient en train de monter une grande tente derrière elle. Deux étaient répartis vers la ville sous l'ordre de Tempérance afin d'aller chercher une charrette avec des provisions. Elle n'avait pas voulu s'encombrer pour se présenter au groupe mais l'urgence s'en rappelait à elle.


" Les enfants, allez rejoindre vos parents. Vous retrouverez votre ami lorsqu'on apportera à manger. " sourit-elle avec chaleur.
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Ven 9 Aoû - 0:08
Ayis Sétif
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De nouveau, Ayis darda un regard circonspect sur la prêtresse. Toute jeune, blonde comme un blé mûr, et fragile comme une aubépine au point du jour. C'était étrange parfois de constater à quel point tant de choses pouvaient tenir entre de si petites mains. Mais à tout prendre, elle inspirait quelque chose de fort doux qui ne manquerait pas de gagner la confiance des exilés, à commencer par les petits enfants qui levaient leurs figures rougies vers elle, sur leurs gardes mais déjà tout prêts à accepter la nourriture et le repos qu'on leur donnerait.

Le berger lâcha un soupir, qui fila de ses lèvres dans un nuage de buée.

- C'est heureux de l'entendre, ma mère, voilà une nouvelle réjouissante. Nous avions craint d'être chassés d'ici, comme nous le fûmes de maints endroits. Je ne sais comment te remercier, alors, si je puis me rendre utile, fais-le moi savoir. Trop d'entre nous auront besoin du labeur pour oublier leurs misères.

Il baissa les yeux sur les petiots autour de lui, et les dispersa d'un geste :

- Allez, mes agneaux, vous avez entendu la dame. Il y aura le temps pour d'autres jeux, plus tard. Peut-être même y aura-il du feu et du pain pour vous tous.


Deux cependant s'accrochèrent opiniâtrement à ses hardes, et avec un sourire d'excuse, Ayis les garda contre lui alors qu'ils s'enfouissaient à demi dans son manteau.

- C'est qu'ils n'ont pas tous des parents ou des familles auprès desquelles retourner, lança-il comme s'il eut craint le reproche. Je les garde avec moi pour un temps.

D'une main ferme, mais fort tendre, il les fit s'extraire de ses basques, et froissa leurs boucles d'une paume rassurante, murmurant quelques mots. L'un n'avait pas six ans, l'autre en avait peut-être un peu plus, et avait cette mine d'une gravité extrême qui vient parfois aux petits qui de trop gros chagrins dedans le coeur.

- Je vais t'accompagner, reprit Ayis. Je connais beaucoup de ceux qui sont là, j'ai vu les malades et les autres pourront t'en dire plus.

Il reprit son bâton et lui fit signe de la suivre, avant de s'enfoncer au milieu des hautes herbes du talus pour rejoindre les quelques tentes bancales et les feux maigrichons qui fumaient dans la froidure. Ayis était, pour beaucoup, une figure vaguement familière, un élément du décor : toujours un peu là, toujours un peu ailleurs, sans racines ni foyer, sans feu pour lui ni famille qui portât son nom. On le considérait comme tel, alors : moitié de circonspection, moitié de sympathie. Il était en marge des autres, et pourtant faisait partie de leur vie, et connaissait le nom de beaucoup de ceux qu'il montra à la petite mère venue se pencher sur leurs maux.

- Qu'en est-il, alors ? Demanda Ayis au bout d'un moment, avec un rien d'anxiété dans la voix.

Il en avait vu souffrir, du froid et du reste : des toux, des nez morveux, des membres bleuis par les nuits dehors, des ventres creux et des poitrines qui ne crachaient plus qu'un souffle pénible. Il ignorait tout de ce qui pouvait s'attraper de la sorte ou se transmettre par les simples miasmes de l'air, et en cela comme en beaucoup de choses il s'en remettait aux plus savants.
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Mar 13 Aoû - 14:34
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" Le roi ne peut rester sourd au désespoir de son peuple. Mais surtout Eda n'abandonnera jamais aucun de ses enfants. " commença-t-elle avec une sorte de formalisme. Ces mots étaient vrais mais ils sonnaient surtout à ses propres oreilles comme un texte appris par cœur.
Grâce ne put s'empêcher de poser sur les deux orphelins un regard bienveillant et tendre. Elle tendit la main au plus âgé des deux et attendit qu'il s'en saisisse. La gravité de ce petit bonhomme, qui avait vécu bien plus que ce qu'un enfant de son âge aurait jamais du vivre, était désarmante pour la prêtresse. Elle ne pouvait pas, elle ne voulait pas laisser la souffrance effacer à jamais les sourires des visages. C'était pour cela qu'elle se battait tous les jours depuis la moitié de sa vie.
" Mais je sais bien que c'est plus facile à dire... C'est une période extrêmement dure pour vous mais les gens d'ici ont peur comme ils ont eu peur voilà quelques années quand les Pirates Rouges piaillaient les côtes et laissaient tout exsangue. On ne sait pas comment nous allons tous nous sortir de cette situation mais nous allons y arriver parce que nous le devons. ."

Le berger proposa de lui servir de guide au milieu des réfugiés. La Béarne lui emboîta le pas et elle put constater de ses yeux la détresse de tous ces gens. Elle l'avait déjà lu dans de nombreux regards et cela lui faisait toujours aussi mal.
En un battement de cils, alors qu'elle parlait avec une jeune femme dont le nouveau-né dormait contre son sein, un message d'Art venait de lui être transmis par Dame Puissante. Il fallait bien être la Maîtresse d'Art du roi pour réussir à gratter les murailles de la prêtresse d'Eda pour lui transmettre un message alors qu'elle se fermait à tout lorsqu'elle travaillait. Des apprentis artiseurs allaient arriver pour se confronter à des conditions réelles d'exercice du soin en sa compagnie. Puissante lui avait déjà signifié l'intérêt d'une formation qu'elle pourrait dispenser à ses jeunes et Grâce avait accepté sans réserve de partager ses connaissances. Elle n'avait plus qu'à les attendre.

Elle fit signe à d'autres prêtres de venir prendre en charge quelques uns des malades trop fatigués pour se lever. Ils les conduisirent dans la tente où se tenait Tempérance et où des lits avaient été installés ainsi qu'un brasero. D'autres confrères notaient sur des plaques d'argile les noms de chacun, les regroupant par famille lorsque c'était possible. Ce ne serait là que les premiers d'une liste qu'ils craignaient tous trop longue, terriblement longue... Narcisse n'était pas du genre à s'occuper de ses sujets dans les cas ordinaires, pourquoi l'aurait-il été davantage dans une situation aussi exceptionnellement grave que celle-ci ?

" Je ne vois aucun signe d'épidémie mais les privations et le voyage ont tellement affaibli les organismes qu'il est possible que d'autres maux se révèlent plus tard. C'est pour cela que nous œuvrons dès votre arrivée. " lui expliqua-t-elle rapidement.
" Les problèmes d'auditions sont malheureusement irréversibles à ce stade. Les toux dont souffrent certains ne sont pas liés uniquement au froid d'après mon expérience. Mais peut-être pourrons-nous les traiter."
C'était nouveau comme mal, lié exclusivement aux poussières respirées lors de l'éruption.
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Mar 24 Sep - 19:08
Ayis Sétif
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Ayis Sétif
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Les yeux du berger demeurèrent accrochés au visage de la prêtresse, comme un naufragé à la planche de son salut. Ses paroles, peut-être creuses, peut-être convenues, dites avec doute la douceur et la conviction du monde furent un baume bien dérisoire au coeur de l'exilé, mais à tout prendre, ce fut un réconfort. La dureté douloureuse qui lui creusait les orbites de profondes cernes s'allégea un peu par le simple fait de cette promesse de clerc qui disait la compassion promise, celle tant attendue, celle qui s'était bien trop souvent retirée de leur main tendue.

- Merci, dit-il d'une voix qui vacilla un peu. Merci, ma mère.

Il la guida derechef vers ses compagnons, passant d'un chevet à l'autre, d'un abri de fortune à l'autre : les feux fumaient dans la froidure, les souffles s'extirpaient péniblement de poitrines hâves et s'envolaient en buées éphémères quand ils parlaient, un peu, de leurs maux et de leurs malheurs tus jusques au fond des yeux des enfants. Très vite, la promesse se trouva un rien concrétisée quand d'autres prêtres s'en virent chercher les blessés et les souffrants pour les conduire en un lieu plus adéquat. Ils firent leur ouvrage, menant les réfugiés parfois méfiants, un rien hébétés, mais souvent dociles parce qu'ils ne comprenaient pas grand chose de ce qu'on notait sur les tablettes : ils voyaient simplement le feu, les lits, les familles réunies, et le réconfort qu'apportait la seule présence des clercs et leur organisation bien rodée.

Demeuré auprès de la petite prêtresse, Ayis ne fut pourtant guère rassuré par ses paroles qu'il ne comprit qu'à demi.

- L'épuisement creuse les corps, oui,
opina-il. J'ai déjà vu de pareilles traversées autrefois, tout le monde n'y survit pas ceux que le voyage épargne peuvent souffrir encore longtemps après.

Il porta sur elle un regard inquiet, et esquissa de la main un de ces geste qu'on faisait pour se garder du malheur.

- Je sais, reprit-il, la poussière qui est venue après le cataclysme a donné de vilaines toux à bien des gens. Il y a eu des brouillards de sable noir que le vent a portés jusque dans le piémont, j'en ai encore le goût plein la bouche.

Sa figure lasse grimaça à ce seul souvenir. Il avait été relativement épargné, accoutumé pendant son enfance aux rigueurs de la steppe et aux tempêtes d'été qui arrachaient des nuées de poussière aux collines d'herbes sèche : d'autres l'avaient été beaucoup moins et nombreux étaient ceux qui toussaient encore une grisaille de cendre.

Un moment, le berger demeura silencieux et balaya les alentours du regard. Il haussa les épaules, les bras ballants tenant encore sa houlette dans ses mains noueuses : l'impression d'être un inéluctable fardeau lui pesait aussi lourd que la fatigue du voyage et il y avait comme une nervosité rentrée qui trahissait à quel point il peinait déjà à supporter l'inactivité, et surtout, l'impuissance à agir face à tout ceci.

- Que puis-je faire ? Demanda-il enfin. Je peux aider, s'il faut une paire de bras en plus. D'autres que moi pourront contribuer, j'en suis sûr.

Plus encore que pouvoir, il voulait aider. Se rendre utile, au moins un peu, reprendre prise sur les choses, comme pour exorciser le spectre d'avoir tout perdu une nouvelle fois. Dans le regard farouche et noir qu'il posait sur elle, si petite et si jeune, il y avait presque une supplique.

- Je connais quelques rudiments de médecine, je peux faire quelque chose de plus, si on me montre comment m'y prendre, ajouta-il, en désespoir de cause.
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Sam 28 Sep - 13:49
Charme
Apprenti Soigneur (artiseur)
Charme
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Sous l'ombre des murs. Dame Puissante avait suggéré que les apprentis se joignent aux guérisseurs qui accueillaient les gens au désespoir pour les former aux soins qu'ils seraient amenés à prodiguer dans le futur. Charme avait quelques notions de ce genre de chose mais sans utilisation d'Art. Il n'avait même pas eu conscience d'avoir des capacités dans ce domaine lorsqu'il avait pris la route pour se joindre à la caravane de guérisseurs. La nature même de Charme est d'aller vers les gens, de leur venir en aide lorsqu'il le peut, aussi est il enthousiaste lorsque Dame Puissante les envoie rejoindre Grâce. Il décide d'y aller en compagnie d'Arcane pour arriver en même temps. Cette dernière ayant une course à faire en ville avant, ils conviennent de se retrouver directement auprès de la prêtresse pour lui prêter main forte.

Ne voyant pas Arcane en arrivant, Charme suppose qu'elle s'est directement rendu auprès de Grâce ou bien qu'elle a un léger retard. Il ne s'inquiète pas outre mesure pour elle, il sait qu'elle va bien et, depuis les derniers événements récents, c'est tout ce qui compte pour lui. Il ne la surveille pas non plus, mais est plus attentif qu'avant à la présence de chacun. Arrivant devant la Mère et Ayis, il s'incline légèrement pour les saluer, ses cheveux en bataille ont un peu repoussé mais sont maintenant indisciplinés au possible.


Dame Grâce. Messire.

Se redressant il leur adresse un sourire et regarde rapidement autour de lui pour voir si Arcane est là. Ne la trouvant pas, il prend l'initiative de l'excuser :

Je m'appelle Charme. Arcane ne devrait pas tarder, elle avait quelque chose à faire avant de venir nous rejoindre.

Bien qu'essayant de se concentrer uniquement sur Grâce et le berger, Charme a un mal fou à ne pas laisser courir son regard autour de lui. Il ressent, malgré ses murailles, la détresse de ces gens. Il a toujours été ainsi, même si maintenant, il comprend mieux pourquoi il était aussi empathique à l'époque.
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Dim 13 Oct - 22:27
Arcane
Apprentie Artiseuse venue d'ailleurs
Arcane
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Localisation : Dans les Six-Duchés
Ce matin-là, Maîtresse Puissante avait prévu que Charme et elle assistent la prêtresse Grâce, une artiseuse au service de la déesse des duchéens. A la base, ils devaient aller au Temple auprès des malades et des blessés divers et variés, mais l’annonce la veille au soir de l’arrivée imminente de réfugiés depuis Bauge sembla momentanément changer la donne. Pourtant, la vieille femme ne se démonta pas et maintint le cours, décrétant dans la soirée aux deux apprentis qu’ils rejoindraient directement la jeune femme aux abords de la ville où momentanément le guet arrêterait ces gens. Il fallait qu’ils soient examinés par les guérisseurs du temple et du palais pour s’assurer qu’une épidémie ne risque pas de se répandre en ville.

Arcane pour sa part avait prévu un passage en ville le lendemain matin. Les annonces des différents décès avait fortement pesé sur le moral des apprentis. La plupart d’entre-eux avaient perdu un proche, d’une manière ou d’une autre : maladie, effets du tremblement de terre, accidents, les mauvaises nouvelles allaient bon train et les moments de joie se faisaient rares. Bien qu’elle n’aime pas jouer du oud ou chanter, elle s’était dit que peut-être proposer à ses comparses une soirée entre eux, dans leur salle de cours, à échanger, profiter de musique, de contes, pourrait réchauffer leurs cœurs et resserrer leurs liens. Elle en avait parlé à Puissante qui avait trouvé dans la boutique d’un marchand exotique l’instrument de musique en question… qu’elle devait passer prendre ce matin-là.

La boutique ouvrait tôt et la chalcédienne écourta sa séance d’entraînement pour se laver et enfiler une autre tenue de combat. Les chausses et la tunique de lin noir n’étaient surmontés que d’un pourpoint d’épaisse laine beige, une ceinture de cuir noire et ses lames à la ceinture, elle courut aux écuries après avoir toqué à la porte de Charme pour lui dire qu’elle serait un peu en retard. Le hongre palomino qu’elle avait coutume de monter était prêt : les palefreniers avaient été prévenus que Charme et elle sortiraient dès l’aube. D’habitude, Arcane aimait prendre le temps d’étriller et de sceller sa monture, mais elle n’en avait pas le temps. Elle descendit au trot jusqu’à la ville dans la brume de ce matin gris, pour changer.

Depuis l’éruption, le climat semblait marcher à reculons. Il faisait de plus en plus froid, de plus en plus gris. Quand il ne pleuvait pas et que le soleil se laissait voir derrière les nuages, il semblait voilé, jamais franc, jamais chaud. Habituée aux climats du sud de Chalcède, Arcane avait froid, sans cesse. Elle détestait le temps, elle priait Sâ et toutes les divinités du monde de leur rendre la chaleur prometteuse du printemps, mais en vain. Pas de bruine ce matin, mais l’humidité était partout. Elle resserra sa cape de laine autour d’elle et via à gauche dans une grande rue commerçante une fois le quartier des manoirs passés. L’avenue ne comportait que des boutiques de luxe : bijouteries, artisans renommés, auberges de renom, et l’échoppe étrange de Terre des Mystères.

La porte était fermée mais la jeune femme se permit de frapper : ils étaient prévenus qu’elle passerait tôt. A la femme qui ouvrit, à ses traits, à ses mots qu’elle marmonnait contre les clients trop matinaux, elle savait qu’elle avait affaire à une compatriote. Elle ne dit rien. Le Oud était dans un étui, bien emballé. Elle paya avec la bourse confiée par Puissante et ressortit, prenant dans ses économies pour aller chercher des petits pains et des gâteaux au miel pour les enfants qui avaient dormi cette nuit sous les remparts. Ce n’était pas grand-chose, mais il ne fallait pas toujours beaucoup pour redonner le sourire un instant à ceux qui avaient faim et froid.

Comme prévu, elle arriva en retard. Une fois hors des rues les plus animées, elle poussa sa monture, l’instrument de musique arrimé sur son dos, le sac de viennoiseries contre son ventre, profitant de ce bref mais rafraîchissant galop pour se vider la tête. Charme semblait de ne pas être là depuis bien longtemps quand elle rejoignit au pas la prêtresse et son comparse. Un homme était là aussi.

« Bonjour, » dit-elle en sautant souplement à terre. Elle serra fraternellement l’épaule du ripponnais. « Pardonnez mon retard, je suis Arcane, dame Grâce. » Elle tendit son sac vers elle et l’homme qui l’accompagnait. « J’ai pris la liberté de ramener cela à distribuer parmi vous. Il y a des gâteaux au miel pour les enfants. J’ai pensé que nombre d’entre vous auraient faim... » Son regard vif balaya les environs. « Par quoi souhaitez-vous que nous commencions ? Je dois vous avertir que je ne suis pas une soigneuse, contrairement à Charme. »

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Dim 20 Oct - 12:11
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Il voulut savoir s'il pouvait aider, comment il pouvait se montrer utile. Ayis était un brave homme assurément ; il n'y avait qu'à voir comment chacun se comportait en sa présence. Il inspirait une certaine sérénité à ses compagnons de voyage, porteur d'une force simple. La prêtresse comprenait que servir à quelque chose était important pour lui. Il n'aurait pas proposé d'être son guide dans le pauvre campement des réfugiés s'il était homme à se désintéresser du sort des autres. Il était relativement en forme, si on exceptait les signes de privation, les probables ampoules sous ses pieds et la nécessité d'un bain chaud pour nettoyer son corps des miasmes et de la poussière des routes. Tous en auraient besoin, se dit la servante d'Eda, mais aucun ne pourrait en profiter.


" Merci ! Toute aide est la bienvenue. Vous n'êtes que les premiers à arriver jusqu'à nous. "
Elle se retint d'ajouter qu'ils n'étaient vraisemblablement pas prêts à accueillir tout ce monde... Trop de monde. Ce campement qu'ils montaient ici était un premier palier pour contrôler les populations, écarter les malades potentiellement contagieux afin d'éviter qu'une épidémie ne se propage dans les murs du Bourg. Le risque n'était que réduit, pas complètement éliminé par cette pratique de prévention.


Le premier apprenti artiseur se présenta à eux avant qu'elle ait pu dire plus précisément au baugien d'adoption ce qu'il pouvait faire pour aider les suivants de la déesse.
Ils se connaissaient déjà de vue, car Grâce avait exercé plusieurs lunes au château durant les hivers précédents. Mais pas plus que pour sa jeune collègue étrangère qui les rejoignit quelques instants plus tard, elle ne retiendrait leur prénom plus de quelques instants.
Ce serait la première fois qu'elle devait enseigner à des artiseurs sa pratique du soin. Elle ne comptait pas se cantonner à la magie seule, car la connaissance du corps, de ses maux et des remèdes ordinaires à utiliser était indispensable pour être un bon soigneur par l'Art.


" Bonjour à vous deux. Merci pour les enfants Arcane. Tu pourras les distribuer dans la tente où nous nous rendons. " fit-elle en désignant leur destination.
Les autres prêtres finiraient l'évaluation sommaire des réfugiés et sauraient envoyé ceux qui le nécessitaient jusqu'à la tente.
Grâce fit un sourire à Ayis et l'enjoignit à l'accompagner également.
" Ces deux jeunes gens sont des apprentis dans la magie que nous nommons Art. " lui expliqua-t-elle. " En avez-vous déjà entendu parler ? "


Des malades étaient installés sur les lits de fortune, d'autres assis à même le sol, des bols fumants d'une infusion chaude revigorante dans les mains. Lutter contre la déshydratation était la première chose à faire pour des corps fatigués. Grâce servit d'ailleurs une tasse à Ayis en leur exposant la raison de leur présence en ces lieux.


" Pour soigner efficacement quelqu'un, il faut identifier de quoi il souffre. Certains sont capables de dire leurs symptômes, d'autres ne le peuvent physiquement pas et la plupart ne les identifient pas tous. Le soigneur doit aller au delà des mots qu'on lui donne et observer. Prenez deux personnes au hasard et sans leur poser aucune question d'ordre médical, trouvez de quoi ils souffrent et rapportez-le-moi de la façon la plus précise possible. " demanda-t-elle aux apprentis. L'exercice ne serait pas facile. Mais il était nécessaire pour entrer dans le vif du sujet. Puis la petite jeune femme reporta son attention sur Ayis et lui sourit. " Vous pouvez essayer si vous le souhaitez aussi. Sinon, je vous propose de m'aider à refaire de l'infusion. "


[HRP] Si vous avez besoin d'aide pour pnjiser des malades, faites-moi signe en mp ou sur Discord. Je vous en présenterais avec quelques symptômes "cachés".
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Lun 11 Nov - 2:23
Ayis Sétif
Berger en errance
Ayis Sétif
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Localisation : Castlecerf
Chat noir, chat blanc. Le berger aux mains ouvertes, dont l'impuissance faisait ployer la fierté pour le pousser à presque supplier qu'on le laissât agir, et la petite prêtresse blanche comme une aubépine juste éclose devaient offrir un drôle de spectacle au milieu des tentes éparses du campement. De nouveau, il parut soulagé quand elle accepta son aide, et s'apprêta à la suivre docilement, son chien sur les talons.

Quand l'apprenti se joignit à eux pour les saluer, Ayis recula d'un pas pour s'effacer, comme par réflexe, et demeura brièvement silencieux avant de s'incliner à demi et de se présenter à son tour, portant sa longue main noueuse à son front. En d'autres temps, il aurait rit qu'on lui donne du "messire" mais ce jour, il n'avait pas vraiment le cœur à cela. Il ne dit rien de plus, toutefois, avec cette prudence un rien vigilante d'étranger qui se sait en sursis. Ses profonds yeux noirs se contentèrent de scruter le nouveau venu, et sa mine pâle sous ses cheveux en bataille. Il y avait quelque chose de touchant pour l'âme fatiguée du berger vieillissant de voir son salut entre de si jeunes mains : après leur longue errance, c'était comme un doux présage de voir ceux qui avaient à peine un pied dans l'âge d'homme venir recueillir les peines et les souffrances des réfugiés.

Alors que la cavalière parvenait à leur hauteur, il sentit son manteau remuer de curieuse manière et vit une main timide s'accrocher à son revers : les petits qu'il gardait depuis son départ étaient revenus, timidement, et se cachaient de Grâce et des autres, conscients d'avoir peut-être outrepassé un ordre. Distraitement, Ayis posa une paume rassurante sur la tête du plus jeune qui s'abritait du vent sous le pan de son vêtement, comme un oisillon sous l'aile de sa mère. Lorsque celle qui s'était présentée sous le nom d'Arcane lui tendit un sac de toile d'où émanait une douce odeur de miel et de pâte chaude, la tête bouclée du garçon sortit des plis et darda de grands yeux envieux sur ce trésor dont le fumet chatouillait délicieusement les narines.

Il s'inclina et reçut le présent avec une reconnaissance non feinte qui fit naître un sourire ravi sur son visage maigre. Ce faisant, il porta sur la femme un regard curieux, parce que son parler fit vibrer comme une corde intérieure qui lança dans son âme un puissant élan de nostalgie. Les chalcédiens en exil étaient nombreux dans les terres qui bordaient la frontière, mais entendre en cet instant l'écho de la langue de son enfance lui inspira un émoi perceptible.

- Eda te bénisse, voilà assurément de quoi en ravir plus d'un,
dit-il doucement.

Il se retint visiblement d'ajouter quelque chose. Son regard alla brièvement de la prêtresse jusqu'à Arcane, et son hésitation brève fut ravalée dans un élan de pudeur.

Et sans tarder, il se saisit d'une des pâtisseries pour la briser en deux et la donner aux enfants dans son sillage. Issa promena un museau curieux près des gamins qui dévoraient leur friandises avec appétit, mais se garda d'approcher les étrangers et surtout leur cheval, et se contenta de guetter leurs faits et gestes avec l'attention soutenue d'un vigilant gardien de troupeau. En entrant dans la tente qui abritait les malades, Ayis le laissa à l'extérieur, et avec cette douceur ferme qui semblait tant le caractériser, lui intima de surveiller les petits qui reçurent l'ordre de pas s'en éloigner.

Lorsque Grâce s'adressa à lui, Ayis hocha la tête et promena une œillade intriguée sur les apprentis.

- J'en ai ouï dire,
répondit-il. J'en ai vu quelques-uns à l'oeuvre, à Bauge.

Avec soin, il déposa son bâton et le sac de victuailles avant de prendre quelques gorgées de la timbale d'infusion qu'on lui offrit. Il la garda un moment entre ses paumes pour se réchauffer, et prêta une oreille attentive aux instructions que la prêtresse donnait à ses apprentis. La curiosité avait chassé la fatigue et redonnait un peu de lustre à ses yeux las qui se portèrent sur elle, tandis qu'il secouait la tête.

- Ah, fit-il, je n'en ferais rien, ma mère. Je connais beaucoup trop de ces gens là pour avoir partagé leur fatigue, je crains que ce soit tricherie. Tes apprentis feront bien mieux que moi, j'en suis sûr.

Un léger sourire lui vint, ce disant, et il désigna une vieille femme assise dans un coin, et qui grelottait comme une feuille de tremble par grand vent.

- Tiens, vois celle-ci. La mère Safran a la tremblote depuis des années, le froid n'y est pour rien, pour celle-là. C'était sa bru qui s'occupait d'elle, mais elle est morte et depuis elle peine à manger et à boire si personne ne l'aide ; je doute qu'elle ait eu son content depuis notre départ et cela a du lui causer grand peine en sus du reste.

On le sentit un rien plus à son aise, alors : Ayis était un travailleur, et il ne connaissait meilleur remède que l'ouvrage des mains et de l'esprit pour chasser les obscurités que de trop pénibles jours y faisaient naître. Le naufrage avait quelque chose de déjà trop familier, mais le remède à ses inquiétudes, fut-il passager, l'était aussi.

Il vida son gobelet, retroussa les manches de sa tunique trop large, et regarda autour de lui. Il était calme, toujours, mais avec une résolution emplie d'entêtement qui s'accrochait à la moindre menue tâche comme à un précieux sésame.

- Laisse-moi t'aider à préparer les remèdes, reprit-il. Qu'est-ce que tu leur donne à boire ?
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Jeu 21 Nov - 23:13
Arcane
Apprentie Artiseuse venue d'ailleurs
Arcane
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Arcane sourit au berger. Son accent le trahissait, et la réciproque était vraie. Chalcédien de naissance ou esclave duchéen, réfugié, il devait encore s’exiler loin des terres qui certainement avaient longtemps été les siennes. Pourtant, malgré la fatigue, l’homme semblait alerte, attentif aux autres malgré la fatigue. À son hésitation, elle le salua d’un bref hochement de tête. Chacun son passé. Elle ne tenait pas à déballer le sien à des inconnus. L’attention de la jeune femme se reporta entièrement sur la prêtresse qu’elle suivit jusqu’à la tente de soins.

Ce qu’elle disait faisait sens pour Arcane. Même si elle n’était pas certaine de parvenir à faire un disgnostic qui soit à la hauteur, elle laissa charme choisir sa victime et se dirigea vers un homme d’âge moyen, ni jeune ni vieux. Sa silhouette trapue malgré les privations du voyage en disait long sur lui : c’était très probablement un homme habitué à l’exercice physique. En d’autres circonstances, sans doute aurait-il été une force de la nature. Mais Dame Nature avait été rude avec le peuple des duchés et cet homme comme ceux qui l’accompagnaient en étaient la vibrante image. Les vêtements passés étaient aussi usés que crasseux.

Assis sur une chaise près d’un groupe de femmes et d’enfants dont les membres du clergé s’occupaient, il avait une tasse de tisane à la main mais n’y prêtait aucune attention. Devant lui, une jambe tendue le déséquilibrait un peu dans son assise sur le tabouret. Arcane songea immédiatement qu’il avait un souci articulaire, probablement au genou sinon il fléchirait la jambe. Il avait réussi à arriver jusqu’ici, donc peu de chances qu’il souffre d’une fracture. Il reniflait parfois, donc il avait sans doute attrapé froid. Peut-être était-ce lié à la toux qui frappait certains depuis les pluies grises liées au volcan. Pourtant ce qui l’inquiétait le plus chez cet homme était son air hagard, son apathie.

Se tournant vers le berger, elle chercha du regard le sac de victuailles et brisa un gâteau pour en prendre une moitié avant de se diriger vers l’homme.

« Tenez. Mangez un peu avec votre tisane, »
l’invita-t-elle doucement pour attirer son attention.

L’homme releva la tête, toujours cet air hagard sur le visage, et prit la friandise offerte. Arcane lui demanda son nom, d’où il venait. Elle n’était même pas certaine qu’il l’entende ou qu’il soit en mesure de la comprendre, de lui répondre. Mais seul un « peu importe » las lui répondit. En soi, c’était une bonne chose. Il entendait et restait en mesure d’interagir un minimum avec son entourage. Mais cette lassitude était aussi inquiétante. Arcane avait déjà vu ça chez des soldats au sortir d’un carnage. Elle avait vécu un état similaire de longues années avant.

« Ça m’importe, à moi, » insista-t-elle avec une douce fermeté. « Je m’appelle Arcane. Je viens du Sud aussi, comme vous, non ? » demanda-t-elle de nouveau en s’asseyant sur ses talons, un réflexe typique dans son pays mais peut-être moins courant ici. Elle était désormais un peu en contrebas de lui et pouvait l’observer plus attentivement.

« Arcane, y’a plus rien là d’où je viens…
- Le volcan... Il y aura de nouveau des terres, des villages. Quand les cycles auront passé. Quand les gens comme vous pourront rentrer chez eux. Vous étiez d'où ? La région de Bord des Sables ?
- La terre c'est une chose... »

Une grimace le prend quand il bouge sa jambe tendue. Arcane observa le geste, la mimique, mais ne dit rien. C’était bien le genou. « La terre est une chose, votre vécu en est une autre, n'est-ce pas ? » Elle lui sourit, confiante et encourageante pourtant, il n’y avait pas de trace d’ingénuité ou de naïveté chez elle. « Pourtant vous avez eu la force de venir ici. Vous aurez la force de vous relever.
-Tout ce chemin... Oui... »

Son regard se perdit de nouveau vers le groupe de femmes et d'enfants tout près. Ses lèvres se pincent sur le dernier mot qu'il prononça. Elle suivit son regard. « Votre famille ? » Demanda-t-elle prudemment, délicatement. Les  mâchoires de l’homme se serrèrent alors qu'il reniflait en secouant la tête. « Non, on a voyagé ensemble c'est tout... » Il ne pouvait pourtant détacher son regard de ce groupe, comme hypnotisé par quelque chose qu'Arcane ne pouvait voir. L’artiseuse retint un pincement de lèvres. La famille de cet homme n’était probablement plus qu’un lointain souvenir, un temps avant l’éruption. « Je suis désolée. » Une sincère compassion dans sa voix, pas de pitié. Elle posa sa main sur son poignet et le serra doucement, essayant de lui transmettre ces émotions sans recourir à la magie. L'homme regarda un moment la main d'Arcane sans réagir. Au bout d'environ une minute, tournant la tête, il engagea la conversation :

« Vous êtes pas une prêtresse d'Eda vous ? Vous êtes quoi ? »

Elle sourit et retira sa main, contente d'avoir obtenu une véritable réaction cette fois.

« Je suis apprentie artiseuse. Je suis là pour apprendre auprès de la prêtresse Grâce, et aider dans la mesure de mes moyens. Certains de vos maux sont physiques, mais pas tous, n'est-ce pas ? »

Un œil surpris accueillit la révélation de la blonde. Puis il haussa les épaules et se gratta la nuque quand elle lui posa sa question.

« Vous pouvez y changer quelque chose ?
- Honnêtement, je ne sais pas. Peut-être. Peut-être pas. Pas forcément avec la magie. » Elle haussa les épaules à son tour. « J'aimerais vous aider, ne serais-ce qu'en vous écoutant. Vider son sac peut faire du bien, a défaut de changer le cours des événements. »

Il la fixa longuement sans rien dire. Comme s'il cherchait à percevoir quelque chose chez elle qui lui échappait. Puis enfin, il croqua dans le gâteau. « Merci pour ça ! Il n'était pas prêt encore.
- Avec plaisir. Vous en avez besoin. Et si l'envie vous prend, je ne serai sans doute jamais bien loin. »

Elle lui tendit une main amicale, comme pour sceller cette promesse. Il lui saisit la main et la serra en retour puis repartit dans son "monde" en serrant un peu plus fort son genou. Arcane lui jeta un dernier regard aigu et se releva pour rejoindre le berger et la prêtresse.

« Dame Grâce ? L’homme assis là. Je dirais qu’il souffre de deuil, d’un gros choc psychologique lié aux événements, comme parfois certains soldats ou victimes d’un carnage, il est dénutri, fatigué sans nul doute et a un genou très abîmé qui le fait souffrir. Peu de chances que ce soit cassé s’il a marché avec dans cet état mais la jambe est raide. Oh, et il a certainement pris froid le long du chemin, un rhume je dirais vu qu'il ne tousse pas. A moins que ce soit lié à la poussière de volcan également ? »
Elle marqua une petite pause, les sourcils froncés, concentrée sur son ressenti autant que sur son analyse. « Les maux du corps guériront. Ceux de l’âme seront longs à soigner. »

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Sam 23 Nov - 13:49
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Arcane et Charme, une fois leurs instructions reçues, se mirent à la recherche d'un patient à interroger. Ayis refusa de se prêter au même exercice qu'eux, prétextant que cela serait trop facile pour lui qui avait fréquenté ces gens durant des semaines. Grâce sourit son tour à cette remarque pleine de bon sens qu'il lui fit. 
Le portrait qu'il lui fit de Safran était très représentatif de cela. Un prêtre habitué pourrait comprendre que ces tremblements n'étaient pas liés uniquement au froid et à la fatigue. Mais un apprenti artiseur aurait-il eu autant de facilité à le comprendre ? C'était bien là toute la difficulté de l'exercice qu'elle leur demandait. 

" Ils ont l'avantage de te connaître également. C'est toujours plus difficile de parler de soi à une tête parfaitement inconnue. Quand bien même, celle-ci fait preuve de la plus grande des bienveillances. " 
En général, au vu de son statut de prêtresse et de soigneuse, c'étaient les gens qui faisaient directement appel à elle. Et pourtant même dans ces cas-là, certains gardaient une prude retenue sur leurs souffrances réelles et la jeune femme devait gagner leur confiance pour qu'ils en dévoilent plus que ce qu'ils voulaient bien. Elle avait l'habitude de voir au delà de ce qu'on lui présentait, elle avait acquis les mots et l'attitude mais malgré cela, rien n'était gagné d'avance. C'était ce qui faisait tout l'intérêt de son métier, toute la force de son engagement au service de la déesse. Chaque jour était un combat pour que son prochain aille mieux. 

Aussi quand le baugien d'adoption s'enquit de la façon de préparer la boisson qui était distribuée aux réfugiés, Grâce le conduisit, souriante, jusqu'à l'endroit où elle était préparée, à l'entrée de la grande tente. Elle pouvait ainsi toujours surveiller ce que faisaient les apprentis, au cas où ils auraient besoin de son aide pour quelque chose. 
A mesure qu'elle ouvrait les sacs de jute posés sur le tréteau qui servait de table, elle présentait à Ayis ce qu'ils contenaient.
" J'ai choisi de faire un mélange de plantes aux vertus diverses. Il y a d'abord de l'ortie qui va aider à purifier l'organisme, de la sauge que je n'utilise pas là pour aider à la digestion mais pour lutter contre les inflammations, les petites infections. J'y ajoute du thym qui est expectorant et qui aide à combattre la fatigue. Il ne faut pas le laisser infuser trop longtemps sinon ça devient imbuvable. Et ici, c'est de la mélisse pour ses vertus calmantes et relaxantes. " 
Pourtant il y avait un ordre précis pour mettre à l'eau ces ingrédients et un dosage à respecter pour composer cette infusion. 
Une marmite d'eau frémissait constamment devant l'entrée de la tente, sur son feu de camp. De l'eau fraîche était aussi proposée aux réfugiés, dans de grands tonneaux, que ça soit simplement pour se désaltérer ou pour se rincer le visage et les mains s'ils en ressentaient le besoin. Les prêtres eux-mêmes avaient pour habitude de se laver les mains de façon régulière lorsqu'ils s'occupaient de malades, ou de personnes susceptibles de l'être. 

Pendant qu'elle lui montrait les quantités, Arcane revint vers eux pour lui présenter l'individu qu'elle avait choisi d'interroger. La Béarne regarda attentivement son patient en écoutant avec tout autant d'attention ce que l'apprentie lui expliquait. Elle acquiesça d'un signe de tête à la conclusion de la jeune femme au teint mulâtre.
" Ce sont les maux les plus courants malheureusement dans ce genre de situation. Je dirais cependant que son deuil est plutôt récent, au vu de la couleur de sa nuque : une femme, peut-être un enfant également. Il a fini le voyage avec le reste du groupe car faire demi-tour n'avait pas plus de sens pour lui. Il lui faudra trouver une raison de rester désormais." Elle fit une pause avant de reprendre plus précisément sur les points médicaux que la Chalcédienne avait relevé. " Sa respiration est correcte ; c'est effectivement qu'un coup de froid. Pour le genou, je pencherais pour une blessure plus ancienne qui s'est réveillée avec les conditions du voyage. Ses chausses sont intactes, il ne s'agit donc pas d'une chute récente. A part vérifier l'articulation et soulager sa souffrance avec des cataplasmes ou des plantes, il n'y a rien à faire pour lui d'un point de vue médical. " 

Elle vit que Charme était toujours occupé avec la personne qu'il avait choisi. Il était d'un naturel plutôt avenant et sensiblement à l'aise avec les gens.
" La poussière venant du volcan est un problème en effet. " rebondit la soigneuse après avoir machinalement dosé l'ortie pour la mettre dans l'une des grandes casseroles qui servaient à faire infuser la tisane. Elle tourna la tête vers Ayis, devant lequel elle avait mis une casserole pour qu'il fasse pareil qu'elle." Vous venez tous du même coin de Bauge ? D'où précisément ? Est-ce trop te demander de me décrire ce dont tu te souviens de ce jour-là ?"
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Dim 24 Nov - 20:28
Ayis Sétif
Berger en errance
Ayis Sétif
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A mesure que Grâce énumérait les plantes dont elle usait, les vieilles paumes rêves d'Ayis froissaient distraitement quelques feuilles, quelques tiges pour en laisser s'épandre les parfums de résine. A certaines d'entre elles, il donnait parfois d'autres noms, et il les répéta à voix basse pour lui-même, comme l'on ressort un vieux souvenir de sa poche pour l'admirer avant de l'y ranger avec soin. Les fagots de remèdes avaient pour beaucoup été récoltés la saison précédente : les aromatique exhalaient de doux parfums d'un été trop lointain, et il en emplit ses paumes pour les respirer à pleins poumons comme si ce pouvait aider à chasser le froid de ses os.

Élève attentif, le berger suivit la prêtresse d'un regard perçant alors qu'elle lui donnait le reste de ses instructions. Chaque fois, il répétait tout bas ce qu'elle lui disait, une fois, deux fois, murmurant parfois dans sa propre langue pour mieux s'en souvenir. La marmite fumait une vapeur bienfaisante à l'entrée de la tente, d'où il pouvait tout à loisir garder un œil sur ce qui se passait à l'extérieur et sur son chien qui gardait diligemment les deux petiots sous sa protection. Tout à son ouvrage, il tendit l'oreille quand l'apprentie Arcane revint auprès de sa maîtresse, et jeta un bref coup d’œil en cherchant du regard l'homme dont elle parlait.

Un étrange sourire papillonna brièvement sous sa barbe, lorsqu'il entendit la conversation des deux artiseuses. Il gardait les yeux rivés sur ce qu'il faisait, aussi sans doute personne ne put saisir l'expression qui lui vint et s'attarda, un moment, et chargea ses traits las d'une mélancolie profonde. C'était comme d'entendre sa propre histoire racontée par une autre bouche : combien de fois s'était-elle répétée, ici et là, et combien d'autres se trouvaient dans la même peine ? Il fallait croire que tous les chagrins du monde s'abreuvaient à la même source, et que s'il y avait une chose qui pouvait encore tracer des lignes communes entre tous les êtres, c'était bien le deuil et toutes ses nuances.

Lorsque Grâce s'adressa à lui, il sembla prendre un instant pour réaliser qu'on lui parlait et demeura silencieux, puis releva les yeux sur elle, l'air songeur.

- Oui, fit-il, je crois bien que la plupart des gens ici viennent des villages du nord de Bord de Sables et de la bordure du désert. Beaucoup se sont regroupés pour partir vers Cerf, quand on a été refoulés à Guet de Négoce, et là se sont joints à nous d'autres réfugiés qui venaient de plus loin vers le sud. Pas beaucoup, je le crains, ceux-là ont été plus durement touchés que nous.

Et de fait, on voyait assez peu de faciès des gens des rives de la Vin, parmi les blessés et les familles rassemblées sous les tentes et les abris. Beaucoup avaient, comme Ayis, le poil brun et le teint sombre des descendants de Chalcédiens, que des mariages avec les gens du cru avaient blondi parfois.

Pour ce qui était du reste de sa question, le berger montra pour la première fois une réelle hésitation et resta muet durant un long moment. Ses pupilles noires, enfoncées profondément dans des orbites creusées par ses paupières lourdement cernées restèrent rivées sur la prêtresse alors qu'il cherchait ses mots, bravement, avec un effort qui brisa la sérénité qui émanait de lui, à l'ordinaire. Lorsqu'il reprit, la musique de sa voix grave s'était rompue et chaque mot parut extirpé à sa mémoire rétive qui renâclait comme un mauvais cheval et ne voulait pour rien au monde s'aventurer à nouveau en direction de ce cauchemar éveillé qu'avaient été les dernières semaines.

- La terre avait tremblé depuis quelques jours,
lâcha-il enfin, tout bas. Mais quand c'est arrivé, c'était comme si elle s'était fendue en deux, et le ciel avec. Parole, j'ai cru que c'était la fin de tout : il y a eu un grand bruit qui a tout déchiré d'un seul coup, et j'ai vu certaines de mes bêtes tomber mortes sur le champ. Les autres se sont enfuies, et après... Après, il a fait nuit. Il a fait nuit sans arrêt, pendant des jours, et il a plu de la cendre et du sable noir comme la suie, sans arrêt. ça a tout recouvert, ça a tout brûlé, on respirait à peine.

Si loquace à l'ordinaire, si prompt au verbe, il peinait à présent à mettre des mots sur les choses et sur ses souvenirs pourtant encore si récents. Ses longues mains s'agitèrent brièvement, en vain, et il baissa la tête sur ses paumes avant de poursuivre, obstinément.

- Je n'ai pas la science pour te dire ce qui est arrivé, en vérité. Tout ce que je sais, c'est que je n'entendais plus rien et que mes oreilles me faisaient mal à en crever, et le vent soufflait sans cesse. ça brûlait, ma mère, comme un soufflet de forge. On n'y voyait que parce que l'herbe a pris feu, sans quoi c'était noir comme dans un four. J'ai l'habitude de la poussière et des tempêtes, tu sais : j'en ai mangé assez toute ma vie, mais je n'ai jamais rien vu de tel.

Ayis se tut et secoua la tête.

- Il n'y a plus rien, là bas. Le pays est mort. Les autres ont dit du même : rien n'a tenu bon, ce qui était toujours debout quand la terre a tremblé a fini par prendre feu ou disparaître sous la cendre.

Ses yeux se fermèrent, et le souvenir s'imposa à lui, avec toute sa cruauté implacable et sa précision millimétrique : tout lui revint, les sensations et les images, et le mutisme douloureux qu'imposaient sa tête blessée au reste de son esprit, ce qui avait rendu la chose encore plus irréelle sur le moment. Un cauchemar, oui, ça n'était que cela, ça ne pouvait être que cela ! Il avait vu, sans rien entendre, rien que le silence sifflant qui lui perçait le crâne d'une douleur persistante.

- J'ai gravi une colline, d'où on pouvait voir de loin, avant. La vue y était belle, je me souviens, et par temps clair on voyait les montagnes vers le sud, par-delà les Sables. Mais ce jour-là, il n'y avait plus rien du tout : tout était noir, tout avait disparu, et je n'ai vu rien d'autre que la cendre et des brasiers.

Et alors que ses yeux aveugles cherchaient les repères familiers, il avait supplié pour se réveiller, parce que ça ne pouvait pas arriver. Tout ne pouvait pas disparaître ainsi, cesser d'exister en un instant et être englouti dans les ténèbres. Il avait supplié, oui, longtemps, pour rouvrir les yeux sur le ciel pâle du mitan du jour, au premiers prémisses d'un printemps qui allait ramener la douceur et le temps des labeurs sur les campagnes environnantes. Tout ça ne pouvait pas finir ainsi, il avait tant à faire ! L'agnelage allait bientôt débuter et les femelles allaient bientôt mettre bas dans les premières nuitées encore froides, et arriveraient les premières foires à mesure que le monde se tirait de ses torpeurs hivernales. Avec le dégel, il ferait de nouveau bon voyager et se blottir près des feux qu'on allumait le soir pour les bergers dans leurs pâturages, là où ne régnaient que le vent et les étoiles, et le ballet des éperviers dans les hauteurs. Et puis, on allait marier les jeunes gens des villages, et la petite Pomme et le gars Taiseux qui s'étaient fait la cour tout l'hiver. La veille au soir à l'auberge, le père Grisant avait même payé des coups à tout le monde parce qu'il allait être grand-père. Non, tout ça ne pouvait pas finir comme ça.

Alors ce jour-là, la bouche pleine de cendres et le souffle tari, il avait supplié pour se réveiller près de ses bêtes, couché dans l'herbe rêche des prés qui n'avaient pas encore reverdi sous les premières pluies. La vérité, c'était qu'au matin même, Ayis avait encore espéré que ses yeux s'ouvrent sur la clarté de ce jour là, limpide et froid comme ils l'étaient souvent à cette saison, et qu'il ferait ce vœu cent fois de plus, comme si une part de lui ne pouvait accepter que c'était ainsi, et qu'il n'y avait rien à faire.

Et puis, Ayis respira un grand coup, le nez rempli d'air glacial, de vapeurs d'herbes sèches et de tisane, et rouvrit ses yeux hantés sur les deux prêtresses. On le voyait distinctement lutter pour garder le cap, et réunir tout ce qu'il avait de ténacité opiniâtre et de bravoure coriace pour repousser loin, loin au fond de lui cette sensation de profonde dévastation qui lui revenait chaque fois qu'il y songeait. C'était le courage des petites gens, la bravoure des miséreux, et le très humble berger n'était pas sans fierté, c'était évident, parce que c'est elle qui lui souffla de se reprendre enfin et de se remettre à l'ouvrage. La mine sèche et ombrageuse du chalcédien se déroba dans un élan de pudeur, alors qu'il s'absorbait dans sa tâche pour s'éviter de réfléchir. Ses mains tremblaient un peu, comme une infime concession à son chagrin, mais le regard était dur sous les paupières fatiguées.
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