Mourir pour des idées, d'accord, mais de mort lente

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Mar 16 Juil - 21:50
Izolde
Âme de Justicière
Izolde
Messages : 157
Localisation : Castelcerf
[26 croissante 1045]

Le temps avait coulé depuis le jour terrible de l’effondrement des Halles, et les blessures physiques s’étaient cicatrisées, même s’il n’en était pas nécessairement de même pour celles que l’œil ne pouvait voir. Izolde, elle, avait dû faire face à une interruption forcée de son activité musicale, le temps que ses mains retrouvent toute leur souplesse. Elle avait utilisé son temps en allant d’abord proposer ses services au temple d’Eda, débordé par l’afflux de blessés, puis, lorsque la situation s’était calmée du côté du sanctuaire, en travaillant une autre facette de ses talents artistiques, qu’elle avait jusque-là délaissée faute de temps suffisant pour s’y plonger entièrement : la composition.

La semi-montagnarde découvrit alors combien cette discipline était exigeante, l’obligeant à s’immerger totalement dans l’ambiance qu’elle cherchait à créer, à s’oublier dans le récit qu’elle voulait incarner par son chant et ses notes de violon. Elle y trouva, bien souvent, la frustration de ne pas parvenir au mot juste, à la formule percutante qui ferait de sa ballade autre chose qu’une tentative enfantine. Et plus rarement, comme un joyau découvert au hasard de ses explorations, l’intense satisfaction des sons et du sens qui s’accordaient totalement, trouvant leur juste place parmi les phrasés musicaux.

Ce jour terrible pour bien des cerviens lui avait aussi fait prendre plus vivement conscience de la fragilité de la vie. Certes, elle avait déjà vu bien des malheurs lors de son service au temple de Lac Bleu, et dans ses visions sur l’eau. Cette fois, pourtant, elle avait vécu la scène, s’était elle-même trouvée dans une situation de danger extrême, et avait ainsi réalisé que, sur un simple frisson divin, Eda pouvait lui reprendre cette existence qu’elle lui avait si généreusement octroyée. Plus question donc de tergiverser ou d’hésiter : elle avait envie de composer, et de proposer ses compositions au monde, ainsi ferait-elle. Et même si le monde se moquait d’elle, ce ne serait pas si grave… dilapider le temps qui lui était imparti serait bien plus consternant, alors qu’elle pouvait tenter de l’employer à faire rire, pleurer ou réfléchir son auditoire.

La musicienne travailla donc avec persévérance sur plusieurs projets de chansons, certains ne parvenaient pas à sortit de leur coquille, quand d’autre arrivaient à s’étoffer, se raffiner peu à peu, aussi lentement que l’enfant grandit au creux de la matrice. La première à s’éveiller ainsi, fut une complainte pleine de tristesse, qui évoquait justement le drame survenu sur la place du marché de Calstelcerf. Plusieurs autres ébauches étaient en bonne voie, mais il leur manquait encore un élément de finalisation… les événements allaient lui en apporter un.

La baugienne avait quelques raisons personnelles de ne pas porter « son » duc dans son cœur, et si le quart de ce qu’on racontait sur lui était vrai, c’était déjà un fieffé gredin. L’une de ses créations en cours portait donc sur le personnage, et l’inspiration lui vint à flots pour achever sa chansonnette lorsqu’elle apprit l’existence, et vit, les réfugiés en provenance de sa région d’origine. Ces hommes et femmes dans le besoin avaient été ignorés, rejetés, repoussés vers d’autres territoires, et arrivaient finalement à la capitale dans un terrible état d’indigence et d’indignité. Elle avait été voir de ses propres yeux ce qu’il en était, avait de nouveau proposé ses services au temple d’Eda, et peu à peu, consternation et fureur avaient modelé les mots manquants.

♫ ♫ ♫ ♫ ♫ ♫ ♫

C’est ainsi que, quelques jours après l’arrivée en ville des réfugiés, la musicienne se trouvait dans une ruelle du Bourg – pas de ces grandes rues très passantes, elle restait prudente et pas très sûre d’elle, mais une simple venelle où l’on venait à passer pour joindre deux voies principales, et qui offrait un petit renfoncement parfait pour la pratique de son art. Simplement vêtue, portant toujours ses cheveux bruns sévèrement attachés en un chignon qui grossissait au fil du temps et de leur repousse, elle se tenait là, son violon à l’épaule, debout à un pas derrière la coupelle de piécettes qu’elle espérait bien voir se remplir un peu plus.

Elle avait commencé par jouer des airs bien connus dans tous les Duchés, en évitant seulement les plus rapides, car ses doigts conservaient encore quelques traces de maladresse. La morosité pesait sur la ville depuis que ce drôle d’hiver avait dévoré le début de printemps, et Izolde s’efforçait de choisir des morceaux et chansons joyeux, mais la plupart des passants se contentaient de garder le nez au sol et de filer à pas pressés vers leurs propres soucis. Constatant le peu de succès des grands classiques, elle se décida à tester ses propres nouveautés. Ce fut d’abord ce chant sur le jour du 9 Verdissante. L’accompagnement était minimaliste, venant seulement soutenir la terrible évocation de la catastrophe, et la brunette se laissa si bien entraîner dans son texte, qu’elle revécut presque l’événement.

Sur un dernier coup d’archet, elle revint à la réalité, découvrant des spectateurs intrigués, intéressés, touchés parfois, à en croire le contenu de sa soucoupe de monnaie. Dans le bref silence qui suivit, elle esquissa un sobre salut, et commença à ranger ses affaires. Elle n’avait pas terminé, mais voulait pouvoir décamper rapidement après sa prochaine prestation. Quand elle fut prête, elle prit une inspiration pour tromper son trac, et se lança dans une introduction au violon, dans un rythme plus rapide que précédemment. Il allait être temps de, vraiment, reprendre le flambeau qui s’était éteint avec la vie de Probe.
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Mer 17 Juil - 17:54
Ténacité Aiglevif
Héritière cachée de Bauge
Ténacité Aiglevif
Messages : 41
Localisation : Castelcerf ou Bourg-en-Castelcerf.
Le 26 Croissante allait être un jour aussi chargé que la veille pour Ténacité et les personnes qui l'accompagnaient. Depuis que la nouvelle de l'arrivée des réfugiés baugiens s'était répandue dans toute la ville et le château, Blanche, ses nièces et l'héritière cachée avaient décidé de venir en aide à ces personnes qui avaient tout perdu jusqu'à leur ouïe pour certaines. Les quatre femmes étaient vêtues plutôt sobrement, en particulier Ténacité qui avait renoncé à tout atour luxueux pour le confort et l'humilité d'une robe beige simple, d'une cape épaisse brune et d'une unique et longue tresse retenant solidement ses cheveux blonds. Seule sa canne en acajou et au pommeau doré laissait présager l'éventualité qu'elle appartenait à une classe plus élevée. La jeune femme et ses deux amies, Belle et Colombe, portaient toutes trois des sacs contenant victuailles et gourdes d'eau ; de son côté, Blanche s'était armée de parchemins, d'un encrier et d'une plume afin de poursuivre le travail de recensement qu'elle avait commencé la veille. La vieille dame avait dans l'idée de tenir un registre des baugiens accueillis à Castelcerf afin d'en rendre compte ensuite à tout personne compétente pour traiter cette information.

La petite troupe se dirigeait vers les Halles. Rouvertes le 15 Croissante, le jour de l'anniversaire des jumeaux, elles ont rapidement été transformé en espace d'accueil pour les migrants baugiens désemparés et perdus, arrivés à Castelcerf faute de place dans les différents domaines de leur Duché. Ténacité était particulièrement remontée depuis deux jours. Les rumeurs dont lui avait fait indirectement part sa mère par le biais de sa correspondance avec Blanche s'étaient avérées : Narcisse repoussait systématiquement tout individu ne l'intéressant pas dans la foule de réfugiés venue réclamer son aide et autant dire que rares étaient les élus à pouvoir passer les portes de Gué-de-Négoce. Le couard se calfeutrait lui ainsi que sa Cour et son armée dans le Palais Blanc et les habitants de Bauge ne pouvaient dès lors plus compter que sur la bonté des autres seigneurs pour les aider à assurer leur survie. Sibylline Aiglevif était de ces seigneurs et avait entraîné à sa suite certains de ses voisins, mais combien devaient imiter leur vil Duc et se fermer à la misère venant toquer à leur porte ? Ténacité ruminait sur la question sans cesse et ricanait intérieurement en se demandant quelles pouvaient être les excuses absurdes que l'ambassadeur de son oncle pouvait bien inventer pour ne pas essuyer les remontrances du Roi.

Les quatre femme empruntèrent une ruelle sur les conseils de Belle. La venelle était censée leur permettre d'arriver plus vite aux Halles mais une petite foule obstruait le passage. Ténacité fut la première à entendre les notes de musique par-dessus les badauds. L'héritière et ses accompagnantes s'arrêtèrent afin d'écouter mais aussi dans l'attente que les badauds se dispersent. Une voix douce chantait, ses paroles évoquaient la catastrophe du 9 Verdissante. Les gens semblaient très émus et la baugienne ne pouvait que ressentir la même émotion, quoique plus vive encore : son Duché était meurtri, touché au cœur, et pourtant, elle était là, dans une rue de Bourg-en-Castelcerf, en route pour donner du pain et de l'eau à des réfugiés bien loin de leurs maisons. En tant que Duchesse aux côtés de son frère, elle aurait la possibilité de faire tellement plus : imposer aux nobles d'accueillir les petites gens de leur domaine, programmer les rationnements pour tous, se marier pour ouvrir des voix commerciales et obtenir plus des denrées s'il le fallait... plongées dans ses pensées, la jeune femme ne pensa pas à applaudir lorsque le morceau fut fini. La foule se dissipa enfin un peu, suffisamment pour permettre le passage. Belle et Colombe passèrent en premières, suivies de Ténacité et de leur tante. L'héritière profita du passage pour regarder la musicienne : elle avait commencé à ranger son matériel, ce qui avait incité les gens à partir, cependant, elle enchaîna sur une nouvelle mélodie. C'était certainement sa dernière. Ténacité était presque sortie de la foule lorsque les premières paroles l'interpellèrent. Elle se figea et se retourna pour écouter la chanteuse dont l'archet virevoltait à un tout autre rythme. Belle et Colombe attendaient quelques mètres plus loin, intriguées, tandis que Blanche tendit elle aussi l'oreille à la composition de la jeune femme brune.

Elle parlait de Narcisse. L'héritière était très surprise d'entendre une balade sur ce thème, si surprise qu'elle ne s'attarda pas outre mesure sur la partition du violon pour se concentrer exclusivement sur les paroles. Très rares étaient les gens qui osaient parler aussi frontalement du Duc de Bauge, même parmi le peuple qui était moins susceptible d'être condamné pour un tel outrage car plus difficilement traçable. Le regard de Ténacité avait changé : elle qui s'efforçait d'afficher un air neutre et aimable au quotidien, elle ne put empêcher ses yeux de briller d'un éclat étrange, mêlant satisfaction et curiosité. Lorsque la composition s'acheva, les applaudissement furent assez mous, les regards fuyants : le thème de la chanson avait effrayé et beaucoup ne voulaient pas avoir affaire à des gardes pour si peu. Les spectateurs se dispersèrent vite, laissant à Ténacité l'opportunité d'approcher la musicienne. La jeune femme murmura à sa protectrice de l'attendre ; Blanche grimaça légèrement mais consentit à laisser la jeune femme un peu tranquille. Elle prit ses nièces et s'éloigna un peu, s'arrêtant au bout de la ruelle pour attendre l'héritière. La bourgeoise savait que sa protégée avait tendance à vouloir se rapprocher de toutes les personnes faisant preuve d'hostilité envers Narcisse Aiglevif et ce n'était, au fond, pas une mauvaise chose ; Blanche espérait juste que cela ne lui jouerait pas des tours un jour.

Ténacité cala plus confortablement son petit sac de denrées en bandoulière sur son épaule, fouilla dans sa bourse avec sa main libre et se rapprocha de la musicienne. Celle-ci rangeait précipitamment son matériel, la grande blonde n'aurait su dire si c'était par honte devant la froideur de son public ou par crainte de se faire houspiller sur le thème de sa dernière chanson ; peut-être était-ce les deux à la fois ? Ne pouvant se baisser suffisamment pour remplir la petite coupelle que la jeune femme offrait aux passants, Ténacité attendit que cette dernière se relève pour lui tendre directement une pièce de cuivre.

- J'ai beaucoup aimé votre dernière chanson. Êtes-vous baugienne ?

L'héritière cachée offrit un sourire doux et sincère à la jeune femme brune. Se rapprocher de personnes opposées à Narcisse était un calcul politique basique afin de s'attirer des soutiens autant dans la haute que dans la petite société ; restait que Ténacité espérait sincèrement se rapprocher de ces personnes pour découvrir leurs vies, comprendre ce qui les avait mené au point où ils en étaient aujourd'hui et apprendre pourquoi ils ne portaient pas son oncle dans leurs cœurs. Apprendre à connaître ses potentiels sujets en somme.
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Lun 22 Juil - 17:47
Izolde
Âme de Justicière
Izolde
Messages : 157
Localisation : Castelcerf
♫ Sous le signe d’un noble rapace
♫ Et d’une fleur emplie de grâce
♫ Je tiens de l’un l’intelligence
♫ De l’autre la belle apparence
♫ Tous ploient le genou face à moi
♫ Dans leur médiocrité se noient

♫ Tel la perfection achevée
♫ Seul, je resterai


Jusque-là, tout allait bien. Izolde, quoique concentrée sur son chant, ne manquait pas d’observer les spectateurs qui, intrigués par cette autre nouveauté, hésitaient à s’en aller. Ils ne savaient pas encore à quoi s’en tenir, à l’évidence. Sans doute n’avaient-ils pas saisi, à ce stade, quel était son thème réel, et la curiosité les retenait encore. Ils seraient bientôt fixés.

♫ Posez l’orteil sur mon chemin
♫ Et tôt viendra une triste fin
♫ Les liens du sang ne m’arrêtent pas
♫ Ni les servants d’El ou d’Eda
♫ Osez donc réclamer justice
♫ Je vous enverrai ma milice

♫ Maître absolu en mon Duché
♫ Seul, je resterai


Cette fois, les mines se faisaient moins ouvertes, plus soupçonneuses. Certains quittaient les lieux, peu désireux d’être catalogués comme des contestataires, fût-ce envers un personnage éloigné dans l’espace. D’autres baissaient la tête pour continuer d’écouter tout en se faisant discrets. La musicienne remarqua une femme blonde qui, figée dans une attitude bien droite contrastant avec le reste des badauds, semblait pour sa part trouver une sorte d’énergie dans ses paroles. Elle attaqua l’avant-dernier couplet, qui ne laisserait plus aucun doute sur l’identité de celui qu’elle brocardait ainsi.

♫ Quand quémandent les réfugiés
♫ Misérables devant ma cité
♫ Je refuse de souffrir la vue
♫ De ces gueux qui ont tout perdu
♫ Les inutiles je fais chasser
♫ Et m’enferme autour de mon Gué

♫ En riches atours, à festoyer
♫ Seul, je resterai


Le violon fit entendre quelques airs joyeux suggérant l’ambiance dans le palais ducal retranché, puis se tut brusquement. La brunette se mit à toquer un rythme lent sur le corps de l’instrument, entrecoupé de silence. La fin de son chant, lui aussi, se fit plus pesant, plus grave également, sans aucune trace de la vivacité qui avait précédé.

♫ Mais le jour où tout s’achèvera
♫ Aucun or ne me protégera

♫ Quand pour moi viendra le grêlé
♫ Seul, je resterai


Izolde n’attendit pas la réaction de son maigre public pour envelopper son instrument dans le linge qui lui servait de protection, et l’ajouter au sac de toile qu’elle passa à l’épaule. Cette dernière chanson n’avait pas plu autant que la précédente, ce qu’elle aurait pu prévoir. Le sujet était trop polémique, trop risqué peut-être. Tant pis, elle avait essayé, et puis, il fallait espérer que quelques graines auraient malgré tout été plantées dans les cervelles de ses auditeurs.
Il ne lui restait plus qu’à empocher ses gains du jour, et elle pourrait filer. Elle ne tenait pas à rester trop longtemps à l’endroit où on l’avait entendue, même si cette méfiance n’était peut-être pas de mise. En fait, elle n’en savait rien, et naviguait complètement en eaux troubles : un peu de prudence ne devait donc pas faire de mal. Elle se relevait juste, son butin à la main, quand elle découvrit la femme blonde à ses côtés, qui lui tendait une belle pièce cuivrée.
La musicienne inclina la tête, incertaine de l’identité de son interlocutrice : elle était vêtue avec simplicité, mais le tissu était d’une qualité qui écartait d’emblée les classes les plus populaires, et la belle canne de bois rougeâtre dénotait d’une situation financière confortable, si le montant de son don ne l’avait pas déjà mise sur la piste. Une bourgeoise prospère, pourquoi pas, et sans l’ostentation que montraient nombre de nouveaux riches.

« Je vous remercie, »
prononça la jeune femme sans préciser si c’était pour la monnaie ou le compliment. Son interlocutrice semblait sincère, mais obtenir un brusque intérêt à sa première représentation publique de cette chanson hautement tendancieuse semblait vaguement louche à l’ancienne prêtresse. *Sage Eda, conseillez-moi...* pria-t-elle en son for intérieur, faisant involontairement durer le silence. Elle choisit finalement de pirouetter en posant une autre question, les sourcils haussés comme si elle était réellement surprise :
« Ne peut-on chanter sur ce qui se passe ailleurs ? Les Duchés sont liés, et ce qui se passe chez les uns a des conséquences chez les autres… Ne croyez-vous pas ? »

Les pauvres baugiens arrivés jusqu’ici en étaient la preuve vivante – ou survivante. Izolde craignait toujours de reconnaître un visage parmi ces pauvres hères, mais cela n’était pas encore arrivé. Sa mère saurait se débrouiller seule malgré l’étrangeté de la saison, dans le pire des cas, elle repasserait la frontière pour retrouver ses semblables Chyurdas. Quand aux Frères et Sœurs d’Eda à Lac Bleu, ils et elles devaient déjà avoir fort à faire, et ne quitteraient certainement pas leur poste tant que la population locale aurait besoin d’eux. Secouant la tête pour revenir à la réalité ainsi qu’à la grande blonde, la musicienne lui renvoya son sourire le plus innocent.
« Quoi qu’il en soit, je suis honorée que vous ayez apprécié ce petit divertissement. »
Elle avait prononcé ces mots comme s’il s’était agi d’une simple séance de détente sans arrière-pensée, et avait de nouveau incliné la tête devant sa plus généreuse bienfaitrice du jour, avant de remettre son chargement bien en place sur son épaule. Il allait être temps de filer.
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Jeu 25 Juil - 0:10
Ténacité Aiglevif
Héritière cachée de Bauge
Ténacité Aiglevif
Messages : 41
Localisation : Castelcerf ou Bourg-en-Castelcerf.
La jeune chanteuse la remercia avec humilité et marqua une pause comme pour réfléchir à la question de Ténacité. Lorsqu'elle reprit la parole, ce fut pour poser deux nouvelles questions. L'héritière cachée affichait toujours son aimable sourire et ne répondit ni à l'une, ni à l'autre. La jeune femme avait tout à fait raison en affirmant que les Duchés étaient tous liés et que les actions des uns impactaient la vie des autres, mais ce n'était pas cela qui intéressait la grande blonde. La musicienne avait éludé l'interrogation sur ses origines avec brio mais, aux yeux de Ténacité, sa chanson disait le contraire. Les deux derniers couplets en particulier étaient trop acides et trop personnels pour que cela soit le fruit du hasard.

Ténacité était sûre que, même si tous les Duchés étaient liés les uns aux autres d'une certaine façon ou d'une autre, les individus, eux, n'avaient pas forcément cet impression. Cela faisait maintenant quatre années qu'elle pratiquait l'art des potins et des faux-semblants des demoiselles de compagnie de Castelcerf et, en quatre ans, Narcisse fut très rarement le centre de l'attention. Entre le brutal assassinat de Loyal, Clarté et Espoir Loinvoyant, la Guerre Rouge, la disparition soudaine de la Maîtresse d'Art et la mort choquante de la Reine et de son enfant, le Duc de Bauge n'était qu'un sujet délicieusement futile autour duquel la seule question qui tournait concernait son éventuel mariage car, après tout, en tant que dernier de sa lignée, il était de son devoir de faire renaître de ses cendres la famille Aiglevif. Ténacité supportait les remarques erronées de ses collègues piailleuses sur son maudit oncle et avait acquis la certitude qu'en 1045, seuls les baugiens en avaient encore quelque chose à faire de Narcisse Aiglevif. Alors le chant puis les questions fuyantes de la femme au violon amenèrent la grande blonde à croire que la musicienne était aussi une baugienne à l'avis très tranché sur le Duc usurpateur. L'héritière se garda pourtant bien d'insister sur ce point de peur de faire fuir son interlocutrice, ce qu'elle semblait s'apprêter à faire au vue de son paquetage qu'elle souleva et posa sur son épaule. Ténacité passa sur un autre sujet, espérant continuer de converser avec la jeune femme.

- Au-delà de vos paroles que je trouve d'une grande justesse, je suis proprement jalouse de votre voix. Je n'ai du talent ni pour la composition, ni pour le chant. Je sais jouer de la lyre et du frestel par contre.

La grande blonde en voulut pour preuve ses doigts cornés qu'elle montra en retournant simplement sa main droite. Un tendre sourire plus nostalgique tira à nouveau les lèvres de celle qui se faisait passer pour bourgeoise tandis qu'elle regardait les surfaces durcies de sa main.

- Une ménestrelle passait régulièrement près de chez moi, lorsque j'avais du temps libre, j'allais systématiquement la voir. Elle avait accepté de me donner quelques leçons mais je n'ai pas pu suivre ses pas, hélas.

De très nombreux éléments de la vie officieuse de Ténacité trouvait une version spécifique dans son récit officiel ; ainsi, Clémence était intégrée en tant que simple ménestrelle itinérante là où, dans la réalité, elle fut la mère de substitution de l'héritière.

De plus, dire qu'elle aurait aimé devenir ménestrelle n'était pas totalement faux : à de nombreuses reprises, les jumeaux avaient discuté de leur destin et s'était posé la question de ce qu'ils devaient faire. Destituer Narcisse pour prendre sa place était-il si essentiel ? Pourquoi ne se contentaient-il pas de vivre heureux, de vivre cachés parmi les nomades, sans revendiquer leurs droits sur Bauge ? Cela fut même le sujet de nombreuses prises de becs entre l'impétueux Audace et l'opiniâtre Clémence lorsque la pression se faisait trop forte. Finalement, au fil des ans, les jumeaux avait été convaincus que rien ne pouvait être pire que Narcisse et qu'ensembles, ils arriveraient bien à surmonter toutes les épreuves pour mener leur peuple vers un lendemain plus juste.

Ténacité releva finalement les yeux sur son interlocutrice qui s'était arrêtée dans ses gestes pour l'écouter mais qui semblait toutefois toujours sur le départ. La baugienne pencha légèrement la tête.

- Vous devez sûrement être attendue ailleurs, je ne vais pas vous retenir plus longtemps.
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Ven 16 Aoû - 22:32
Izolde
Âme de Justicière
Izolde
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Localisation : Castelcerf
La femme sembla oublier celles de ses questions auxquelles Izolde n’avait pas réellement répondu, et l’entraîna sur un terrain moins glissant : celui de la musique. Incapable de rester de marbre face  à un compliment, la brunette eut un sourire élargi tout en se fendant d'une courbette, qui aurait été parfaite si elle n’avait pas été exécutée avec une rapidité exagérée.
« Je vous remercie… c’est déjà beau, de jouer de deux instruments, »
continua-t-elle avec un hochement de tête ainsi qu’un air entendu, alors que son interlocutrice lui présentait les marques de son travail musical au bout de ses doigts. La ménestrelle, elle, avait la chance, avec le violon, de ne pas souffrir de ce genre de désagréments, mais elle avait suffisamment discuté avec des collègues pour reconnaître là l'assiduité de sa vis-à-vis.
« Et vous devez avoir une pratique régulière, ce n’est pas tout le monde qui arrive à se tenir à une telle astreinte. »
A moins qu’elle ne se soit récemment mise à ces instruments ? Mais quelque chose dans sa manière d’en parler semblait indiquer le contraire, et Izolde se fia à cette intuition.

« Ses cours ont dû vous marquer, en effet, si vous avez continué à travailler après son départ. Comment s’appelle-t-elle ? Peut-être ai-je entendu parler d’elle... »
Le milieu des ménestrels était très petit, et les mêmes noms y circulaient bien souvent. La baugienne ne les connaissait pas encore très bien, mais savait-on jamais… au pire, elle aurait appris l’identité d’une nouvelle collègue, ce qui pouvait toujours se montrer intéressant par la suite. Quand on cherchait à se faire une place un tant soit peu au chaud, toute référence était bonne à prendre.

Les presque excuses de la blonde lui tirèrent un sourire amusé. S’imaginait-elle qu’elle avait des bienfaiteurs réguliers qui l’attendaient bien à l’abri ? Ces musiciens-là ne s’embêtaient pas à jouer dans les rues, généralement. Et si Izolde était, de son avis, bien moins à plaindre que beaucoup, avec les cours qu’elle donnait à la maquerelle, il lui restait nécessaire d’affronter les intempéries pour gagner sa croûte. Quand le temps était vraiment trop mauvais, elle se repliait parfois à l’auberge du Poney Fringant, où elle était toujours la bienvenue, mais l’attitude du serveur qui semblait la considérer comme Eda en personne la gênait aux entournures, aussi évitait-elle de s’y rendre trop souvent.
« A la vérité, pas exactement. Je voudrais juste… éviter de rester ici. Mais, si vous souhaitez faire un bout de chemin ensemble, ce sera avec plaisir. Nous pourrions ainsi continuer cette discussion… Si vous ne craignez pas d’être vu en compagnie d’une itinérante, »
termina-t-elle avec le sourire, mais malgré tout bien consciente que cette femme, qu’elle supposait de la bourgeoisie, pourrait bien préférer éviter une telle compagnie en public.
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Jeu 22 Aoû - 17:29
Ténacité Aiglevif
Héritière cachée de Bauge
Ténacité Aiglevif
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Localisation : Castelcerf ou Bourg-en-Castelcerf.
La chanteuse paraissait rassurée par le changement de sujet de la conversation et se montra plus ouverte à la discussion, ce qui eut le don d'élargir le sourire de Ténacité.

- Mes amies et moi nous dirigeons vers les Halles afin d'apporter notre aide et notre soutien aux réfugiés. J'espère que cela ne vous dérange pas de prendre cette direction.

Cela parut convenir à l'artiste. Leurs paquets respectifs bien calés sur leurs épaules, les deux jeunes femmes marchèrent en direction de la sortie de la ruelle où Belle, Colombe et Blanche les attendaient.

- Excusez-moi pour l'attente, Dame Blanche. Cette talentueuse demoiselle peut-elle se joindre à nous ?

- Je n'y vois aucune objection. Je m'appelle Blanche Legrand et voici mes nièces, Belle et Colombe. Comment vous appelez-vous mon enfant ?

L'artiste répondit à la bourgeoise. Elle portait un prénom peu commun mais fort joli. Le petit groupe se mit alors en route vers les Halles. Ténacité et Izolde fermaient la marche pour pouvoir discuter tranquillement mais Blanche prêtait tout de même une oreille discrète et attentive à leur conversation.

- Cette Ménestrelle se nommait Clémence. Je vivais à Beauxcôteaux, c'est dans les rues du quartier bourgeois que je la retrouvait. Il se peut que vous l'ayez rencontré, elle partait souvent pendant des semaines entières faire le tour des grandes villes de Bauge. Elle revenait toujours avec des histoires palpitantes sur de braves et galants chevaliers ou des seigneurs nobles tant par le titre que par l'esprit. J'ai commencé à apprendre auprès d'elle vers mes cinq ans et depuis, je n'ai plus arrêté. Ténacité marqua une petite pause, baissant légèrement le menton. Hélas, je ne l'ai plus vu depuis que j'ai fêté ma majorité. Je crains qu'elle ne nous ai quitté.

La baugienne faisait en sorte de rester sobre dans sa peine mais, au fond d'elle-même, elle se souvenait encore du deuil qu'elle avait porté pour Clémence. Elle avait pleuré pendant des jours et des jours, enfermée dans sa tente. La jeune femme resserra sa main sur sa canne et releva le menton en inspirant un grand coup.

- En tout cas, elle était vraiment très gentille. Elle a attisé la flamme d'une passion qui me porte encore aujourd'hui. Mes instruments plaisent beaucoup dans les salons, j'en joue donc régulièrement. J'y pense, je ne me suis pas présentée. Je m'appelle Ténacité, Ténacité Marchal.

Un nouveau sourire illumina son visage. Cela faisait tellement d'années qu'elle se présentait sous ce nom que c'était devenu un automatisme.
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Dim 1 Sep - 11:28
Izolde
Âme de Justicière
Izolde
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Localisation : Castelcerf
Une ombre passa sur le visage d’Izolde à l’évocation des Halles, pour plusieurs raisons. Ces lieux abritaient des hommes et des femmes victimes de l’ignominie dont s’était rendu coupable le duc baugien, maudit soit son nom, en leur refusant l’accès à sa cité. Et puis, bien sûr, elles restaient dans sa mémoire comme le théâtre d’un massacre dans lequel elle avait été prise bien malgré elle, en ce jour où la terre avait tremblé si fort, que la structure toute entière s’était effondrée petit à petit.  Elle revoyait toujours Milan régulièrement, cet homme qui y avait perdu sa compagne, et avec qui elle avait erré dans les rues du bourg après la catastrophe. Secouant la tête pour chasser ces images inappropriées, elle en revint à son interlocutrice.
« ça me va. Je n’ai pas vraiment de destination précise, pour l’instant. »

La femme prit la tête pour rejoindre les « amies » précédemment évoquées, que la musicienne découvrit à l’intersection suivante : une dame plus âgée, accompagnée de deux autres demoiselles.  Celle qui ne lui avait pas encore donné son nom s’adressait à la première avec déférence, et toutes étaient apprêtées comme des membres de la bourgeoisie. La brunette s’inclina de nouveau alors que les présentations étaient lancées.
« Je suis Izolde. Enchantée, madame, mesdemoiselles. »
Blanche, Belle et Colombe. Les prénoms des Duchés avaient cela d’intéressant, qu’ils en disaient déjà beaucoup sur la famille. Non que les concernés n’agissent toujours fidèlement au qualificatif qui leur avait été accolé, mais plutôt, parce qu’il indiquait des valeurs chères à ceux qui leur avaient donné vie et prénom. Ainsi, chez ces Legrand, il devait être important que les femmes apparaissent comme de jolies petites choses innocentes, que ce soit une réalité ou une façade pour mieux tromper le client.

Puis la blonde à la canne raccrocha leur conversation précédente en répondant à ses questions. L’ancienne prêtresse secoua négativement la tête à l’évocation de cette musicienne qui l’avait initiée à son art. Il y avait peu de chances pour que cette Clémence ait jamais posé le pied dans le petit village aux confins du Lac Bleu et de la frontière Montagnarde , où elle-même avait grandi.
« Ce nom ne me dit rien… Peut-être que mon père aurait su, lui. Il connaissait beaucoup de monde, il avait beaucoup voyagé, et c’est lui qui m’a tout appris, »
expliqua-t-elle en tapotant la bosse formée par son violon d’un geste plein d’affection. Cet instrument, c’était un peu de lui qui continuait à l’accompagner, partout où elle pourrait aller. Elle précisa, un pétillement dans les yeux :
« Mais il n’avait pas que des chansons romanesques et bienséantes à son répertoire ! Il me les interprétait en cachette de maman... »
Que ce temps béni semblait loin. Alors, la vie coulait, simple et paisible, et la petite Izolde d’alors ne se posait guère de questions.


La peine pudique mais sincère qui émana de la bourgeoise comme elle regrettait d’ignorer le destin de cette instructrice fidèle, se refléta chez la semi-Montagnarde. Félin aussi, était parti trop tôt, trop brutalement. La chaleur paternelle aurait été d’un grand réconfort dans les épreuves des années suivantes, lui qui, sous ses dehors insouciants, ne manquait pas non plus de sagesse. La brune déglutit, et se força à desserrer les mâchoires, avant de hocher la tête. Son sourire ne fut pas long à réapparaître.
« Ravie de faire votre connaissance, Ténacité. »
En voilà une dont le prénom jurait parmi ses consœurs. Mais cela ne déplaisait pas à Izolde. Peut-être devrait-elle lui proposer de jouer en sa compagnie ? Elle pourrait même créer un trio improbable, en invitant également Eclat Tombétoile. La vagabonde, la bourgeoise et la maquerelle. Voilà qui rendait totalement sa bonne humeur à la jeune fille, même si ce n’était qu’une image risquant bien peu de se concrétiser.

Elle commençait à apprécier franchement cette discussion, et son esprit agile, délivré de la méfiance qu’elle avait montrée au départ, recommençait à s’intéresser à tout à grande vitesse. A commencer par le lieu où elles se rendaient.
« Vous avez de la famille parmi les réfugiés ? Ou ne serait-ce que des connaissances ? J’avoue que, la première fois que j’y suis allée, j’ai eu grand peur de reconnaître du monde. »
Un petit rire lui échappa, malgré le sérieux du sujet, alors qu’elle réalisait comme elle venait de se trahir en répondant à la question qu’elle avait initialement préféré éviter : elle confirmait bien ses origines baugiennes. Mais après tout, que risquait-elle ? Elle décida donc de détailler :
« Je viens d’un village au bord du Lac Bleu. J’espère juste qu’ils ont plutôt choisi de se tourner vers les Chyurdas, où ils trouveront certainement une meilleure hospitalité. »
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Jeu 5 Sep - 12:10
Ténacité Aiglevif
Héritière cachée de Bauge
Ténacité Aiglevif
Messages : 41
Localisation : Castelcerf ou Bourg-en-Castelcerf.
Izolde ne connaissait pas Clémence, cela arrangeait les affaires de Ténacité. Si la jeune femme l'avait connu par le passé, l'héritière cachée avait tout une histoire prête à être déballée mais le fait que Clémence restait une inconnue simplifiait grandement les choses puisque aucun témoignage ne risquait de venir contredire le sien : d'après la vieille Ménestrelle, ses parents ainsi que ses frères et sœurs étaient décédés bien avant elle et ses éventuels neveux et nièces n'avaient jamais été proches d'elle en raison de son statut d'itinérante. Tout allait donc pour le mieux. Izolde mentionna toutefois l'éventualité selon laquelle son père aurait pu la connaître. Un autre ménestrel sûrement, dont la passion a été transmise à sa fille... mais a priori décédé.

La chanteuse embraya finalement sur le sujet des réfugiés. Malgré la tragique réalité que l'itinérante sous-entendait, cette dernière se mit à rire et Ténacité ne put s'empêcher de sourire, motivée à la fois par le rire entraînant de la jeune femme et par son aveu involontaire : Izolde avait fini par lui avouer sa nationalité baugienne.

- Je ne suis jamais allée du côté de Lac Bleu mais on m'a maintes fois vanté la beauté des paysages de cette région.

Là encore, c'était l'oeuvre de Clémence, elle-même originaire de cette ville aux pieds des montagnes. La ménestrelle lui avait fait un certain nombre de fois le récit de ces espaces somptueux, tant par le chant que par les cours de géographie.

- Nous nous sommes déjà rendues aux Halles hier et nous n'y avons reconnu personne. Me concernant, j'ai reçu des nouvelles de ma famille récemment, ils sont tous restés à Beauxcôteaux et vont bien. Je ne vous cache pas que ce fut un immense soulagement de recevoir enfin cette lettre.

C'était un euphémisme. Ténacité se souvenait encore très clairement de l'étreinte qu'elle avait partagé avec Blanche au moment où les lettres leur étaient parvenues.

- Toutefois j'ai vu que des Nomades des Steppes avaient accompagné les réfugiés. J'ai eu le temps de discuter un peu avec eux. Ma famille marchande avec les Nomades depuis fort longtemps afin de leur acheter des matières premières de qualité. Ces matières premières, c'est la famille de Dame Blanche qui les récupère pour en faire de somptueuses robes. C'est en souvenir de cette collaboration lucrative que Dame Blanche a accepté de me compter dans son entourage à la cour. Mes parents comptent à présent sur moi pour faire un beau mariage, seulement, les prétendants ne se bousculent pas au portillon.

Cette dernière affirmation n'était pas parfaitement vraie pour être honnête. Ténacité avait déjà reçu quelques missives enflammées et éprouvé la cour de certains gentilshommes mais elle comptabilisait moins de prétendants que Belle par exemple : sa canne devait les faire fuir malgré sa beauté qu'elle savait réelle... ou alors était-ce Audace qui rôdait souvent dans son ombre afin de faire fuir tout candidat à la main de sa sœur ? Au fond, cela arrangeait Ténacité : si elle devait se marier un jour, ce serait en qualité de Duchesse consort de Bauge et il ne pouvait en être autrement.
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Mer 18 Sep - 20:07
Izolde
Âme de Justicière
Izolde
Messages : 157
Localisation : Castelcerf
« Je suppose que les décors de l’enfance prennent toujours un charme spécifique, mais en effet, c’est une région bien particulière, avec à la fois les contreforts des Montagnes et ce grand lac… Rien à voir avec Cerf ! Ni même avec les autres zones de Bauge. »
Izolde ne se montrait pas pour autant nostalgique de sa région natale. Elle l’avait laissée en connaissance de cause, et était finalement heureuse de découvrir d’autres Duchés. De toute façon, elle ne se voyait pas retourner là-bas, même si elle parvenait à obtenir justice… cela ne ressusciterait pas celui qu’elle aurait voulu y retrouver. Au fond de son cœur, elle savait déjà quelle vie elle avait choisie : celle d’une errante, comme son père dans sa jeunesse, comme Probe.

Ténacité lui apprit que sa propre famille avait transmis de bonnes nouvelles, et la question que la brunette s’était maintes fois posées revint tournoyer dans son esprit : que devenait donc sa mère ? Elle ne s’inquiétait pas vraiment, mais elle aurait bien voulu avoir, elle aussi, une confirmation que tout allait bien. Elle avait certes essayé de la voir dans l’eau, mais sans succès jusqu’à présent : l’onde ne lui montrait que rarement ce qu’elle souhaitait, et l’expérience était trop éprouvante pour qu’elle la répète régulièrement.
« Je comprends, oui. Il s’est passé tant de choses, rien qu’ici… alors, là-bas, dont c’était encore plus proche… difficile d’imaginer. »
Et avec un duc qui n’aidait pas, pour couronner le tout. La musicienne secoua la tête, et compléta, avec compassion puis fermeté :
« Eda leur vienne en aide. Et qu’El punisse ceux qui leur ont fermé leur porte. »

Son interlocutrice semblait mieux connaître les nomades des basses terres que ceux des hauteurs dont elle-même était partiellement issue. Izolde savait cependant que ces deux peuples avaient en commun un sens certain de l’hospitalité, et entendre qu’ils avaient apporté leur assistance aux fuyards ne l’étonna qu’à moitié. Puis la conversation dévia vers la situation personnelle de la blonde, mais elle ne parvint pas vraiment à deviner si celle-ci regrettait le peu de soupirants qu’elle comptait. Elle supposa que c’était là une préoccupation typique de la bourgeoisie – et sans doute aussi de la noblesse – et qui, elle, ne la concernait absolument pas. Quelque part, elle était plus libre, et si elle embrassait réellement la carrière de ménestrelle, elle le confirmerait encore davantage.

« Votre protectrice est donc couturière ? Oh, je suis sûre que vous n’avez pas à vous inquiéter pour ça. Peu importe la quantité, dès lors qu’on a la qualité… Vous avez hâte de vous établir ? »
Vraiment, la brunette ne se reconnaissait pas dans de tels enjeux, mais le sujet avait quelque chose d’amusant, en témoignait la brillance dans ses yeux sombres. Et puis, comprendre un peu mieux le milieu dont était issue l’autre jeune femme pourrait toujours s’avérer utile – en plus de combler l’insatiable curiosité d’Izolde envers ses semblables et leurs habitudes.
« Je ne suis pas pressée de me fixer, pour ma part. Je rêve de voyager dans tous les Duchés, comme l’a fait mon père avant de rencontrer ma mère. Mais ce n’est pas si simple de trouver les bons compagnons de voyage, et puis, mon répertoire n’est pas encore si garni que ça, donc Castelcerf est un bon point de départ. »
Bien sûr, elle restait aussi à la capitale pour sa quête de justice, mais cela, c’était encore trop personnel pour qu’elle en parle à celle qui était encore, il y a peu, une inconnue.
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Mer 9 Oct - 23:26
Ténacité Aiglevif
Héritière cachée de Bauge
Ténacité Aiglevif
Messages : 41
Localisation : Castelcerf ou Bourg-en-Castelcerf.
« Je comprends, oui. Il s’est passé tant de choses, rien qu’ici… alors, là-bas, dont c’était encore plus proche… difficile d’imaginer. Eda leur vienne en aide. Et qu’El punisse ceux qui leur ont fermé leur porte. »

Sensible mais ferme. Ténacité n'avait pu s'empêcher de sourire à la dernière déclaration d'Izolde. Il y avait très peu de partisans de Narcisse Aiglevif en dehors de Bauge, voire quasiment pas ; pour être tout à fait honnête, le seul roquet que Ténacité connaissait à son oncle était Urbain Belmont, son ambassadeur. Seulement, au château, il était difficile de discuter de cela avec les autres nobles et bourgeois : la crainte que les conversations ne tombent dans d'indiscrètes oreilles était trop forte. Pour être honnête, cela pouvait arriver même là, dans les rues de Castelcerf, alors qu'elle discutait humblement avec une jeune femme du peuple. Toutefois, Ténacité en doutait : Blanche était très attentive à ce genre de problématique et puis, de toute manière, Narcisse n'avait que faire du petit peuple, il était donc inutile de le surveiller. Même une petite bourgeoise comme Ténacité ne devait pas peser lourd à ses yeux. La baugienne s'estimait donc plutôt tranquille.

« Votre protectrice est donc couturière ? Oh, je suis sûre que vous n’avez pas à vous inquiéter pour ça. Peu importe la quantité, dès lors qu’on a la qualité… Vous avez hâte de vous établir ? »

Son sourire toujours aux lèvres, la jeune Aiglevif fronça les sourcils dans une curieuse expression d'étonnement et d'amusement. Ce n'était pas le genre de question que l'on posait habituellement, tout du moins, pas aussi frontalement, mais Izolde ne devait pas être sensibilisée à ce genre de sujet, ce qui était somme toute assez normal. La ménestrelle expliqua dans la foulée sa volonté de rester sans époux et de choisir plutôt la voie de son père. C'était une destinée louable mais qui serait semée d'embûches : quel chemin ne l'était pas, au fond ?

- Avoir hâte de m'établir... pas vraiment, non. C'est simplement une idée à laquelle je me suis faite. Toutefois, j'ai droit à encore un peu de répit car mes parents sont très sélectifs.

Malgré le fait qu'elle ait grandi au milieu des Nomades des Steppes qui avaient une vision spécifique du mariage, Ténacité n'avait jamais vu cette union autrement que comme un outil politique : Clémence et ses parents avaient veillé à ce que les jumeaux intègrent cela très tôt afin d'éviter les éventuelles rébellions et déceptions. Il y en a eu, fatalement, mais aujourd'hui, Audace et Ténacité avaient une idée assez utilitariste du mariage, d'autant plus que, tant qu'il y avait encore l'espoir qu'ils montent ensemble sur le trône, leurs mains étaient réservées à de futurs Duc et Duchesses consort, autrement dit, pas n'importe qui.

La place du Marché et les Halles apparurent finalement au coin de la rue. Il y avait beaucoup de monde qui allait et venait, comme toujours dans ce quartier de la ville. Les soldats du Guet laissèrent passer Blanche qui entra la première dans les Halles, suivie par ses nièces, Izolde et Ténacité. Les réfugiés étaient très nombreux mais ils avaient tout de même réussi à ménager plusieurs passages entre eux. Malgré de grands efforts sanitaires, une odeur fort peu agréable imprégnait l'air, si bien que quelques fenêtres étaient ouvertes malgré le froid s'installant au dehors. Armée de son nécessaire d'écriture, Blanche se dirigea assez rapidement vers un coin où elle pu s'asseoir. Belle et Colombe furent abordées rapidement par un petit groupe d'enfants. Quant à Ténacité, elle jeta un coup d’œil circulaire dans la grande salle, apparemment loin d'être incommodée par la promiscuité et les odeurs, constatant que d'autres dames de la cour étaient déjà présentes. Elle finit par trouver ce qu'elle voulait : deux hommes au physique atypique se tenaient debout contre un mur des Halles, un peu à l'écart. Ils avaient la peau mate et des yeux en amande surmontant deux hautes pommettes ; leurs visages étaient encadrés par de longs cheveux noirs très lisses et leurs vêtements n'étaient clairement pas de facture duchéenne. Ténacité invita Izolde à la suivre d'un sourire et se dirigea vers les deux Nomades en faisant attention aux endroit où elle posait sa canne. Ces hommes ne faisaient pas partie du clan dans lequel elle avait grandi mais les voir la rappelait à une période de sa vie pas forcément plus simple mais toutefois plus heureuse, une période où Clémence et son père étaient toujours en vie et où elle voyait encore sa mère.

- Bonjour, chers amis.

Ce peuple était réputé ouvert aux autres, l'approche était rendue d'autant plus facile si l'on parlait sa langue. Les deux Nomades avaient remarqué Ténacité et Izolde dès leur arrivée et les avaient laissé venir à eux. Le plus grand se redressa à la salutation de la bourgeoise, souriant.

- Bonjour Ténacité. Qui est votre amie ?

- Elle s'appelle Izolde, c'est une musicienne de Bauge. Izolde, je vous présente Ajir et Dagun, deux guerriers des Steppes dont je vous ai précédemment parlé.

Ténacité avait encore de bons restes du dialecte nomade mais elle préférait rester cantonnée aux phrases courtes et simples, ce dont les deux hommes ne se formalisaient pas. Toutefois, cela faisait tout de même son petit effet car les quelques témoins à proximité avaient tendu l'oreille, plutôt intrigués de voir une femme duchéenne parler la même langue que les deux guerriers qui avaient escorté les réfugiés jusqu'à Castelcerf.
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Mer 16 Oct - 22:11
Aurore de Vincôte
"Héritière" d'Altier de Beaulieu
Aurore de Vincôte
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Localisation : Castelcerf
Il avait fallu que j'aille voir par moi-même. Il fallait que je constate ce que les premières rumeurs avaient rapporté entre les hauts murs de la citadelle. Ils étaient arrivés voilà deux jours, trois tout au plus pour les premiers. Dans un état lamentable, après des jours et des semaines à errer sur les routes.
Baugiens pour l'essentiel. De cette terre qui m'avait vu naître, de ce Duché qui était celui de ma famille, de mon oncle. Je n'y étais pas particulièrement attachée, bien que Vincôte resterait toujours ma maison, mon nom. Les nouvelles qui m'étaient finalement parvenues étaient moins catastrophiques que je l'avais craint. Ma cadette Ode seule avait perdu la vie ; Altier, Espoir, Joyeuse et mes cousins s'en étant sortis avec des séquelles nullement mortelles. Les différents domaines avaient pâti de l'éruption, Lestur dans une moindre mesure que les terres baugienne mais l'économie s'en ressentirait nécessairement à court terme. Et ils m'avaient racontée toutes ces petites gens qui cherchaient un refuge après qu'il ne leur resta rien, ou si peu. Mon oncle avait ordonné à ceux de la famille qui le pouvaient d'ouvrir leurs portes. Narcisse avait choisi la politique inverse et beaucoup de seigneurs s'étaient alignés sur cette décision, ce qui avait obligé les foules à se déplacer vers Cerf. Il m'avait pour ma part enjoint à faire ma part à la capitale, n'ayant nul besoin d'y ajouter quoi que ce soit. Cette situation devait devenir une aubaine pour les Pies. Le malheur des uns fait le bonheur des autres en fomentant les tensions. Dans les campagnes cerviennes, les hommes de Sévère œuvraient à leur manière. Toutes les rancœurs, toutes les colères, les problèmes étaient bons à utiliser pour servir notre cause.
Pourtant il n'y avait pas uniquement le désir de bien faire, d'obéir aux ordres conjoints de mes deux supérieurs qui avait motivé mon déplacement jusqu'à ce lieu...


Venir aux Halles pour s'occuper des miséreux réfugiés baugiens allait être à la mode quelques temps dans les salons. Tous se targueraient d'avoir vu leur lot de misère, de malades, de malheureux. Ce serait à celle qui avait mouché le plus de nez d'enfants, à celui qui avait pu apporté le plus de couvertures ou qui, d'une manière générale, avait passé le plus de temps à s'occuper des pauvres. Puis comme toute chose au château, beaucoup passeront ensuite à autre chose. Il fallait dire que ça ne sentait pas nécessairement bon dans ces lieux confinés, et que les miasmes et les crachats, il fallait pouvoir les supporter. Les plus gros cas étaient pris en charge et isolés dans le temple d'Eda mais la plupart logeaient dans des conditions plus que sommaires dans ce grand bâtiment de verre et de métal. On avait sorti des paillasses, étendu de la paille et des couvertures à même le sol. Quelques baquets d'eau étaient disposés ici et là pour ceux qui voulaient se désaltérer. C'était encore bancal, provisoire comme organisation. Et pourtant, je sentais que ça serait toujours ainsi. Le provisoire deviendrait la norme, le bancal une habitude et les conditions de ces baugiens qui avaient tout perdu ne s'amélioreraient pas de sitôt. Pas dans une cité qui pansait déjà ses propres plaies, qui allait avoir du mal à nourrir toutes ces bouches supplémentaires qui ne viendraient qu'ici car ce serait le seul endroit qui voudrait bien d'eux. Castelcerf, la capitale. Le roi était obligé d'ouvrir ses portes, comme ces dernières années, pour les survivants des raids outriliens durant la Guerre Rouge.


Je n'étais pas à ma place en ces lieux. C'était un monde tellement différent de celui que je connaissais et pourtant, étrangement, j'avais l'impression d'être parfaitement à l'endroit où je devais être. Il y avait ma mission de Pie mais aussi mon devoir de femme.
Alors je mettais ma répulsion de côté, je fronçais le nez sous les odeurs corporelles diverses qui montaient de ces gens épuisés et malades, je faisais semblant de ne pas voir les cernes, les haillons pour parler normalement à ces personnes qui avaient connu l'exil et les privations. Cela aurait pu être moi, cela aurait pu être mes enfants... Agate avait pleuré des heures entières après la détonation, et mon cœur avait saigné en imaginant le pire pour ses oreilles fragiles. Parmi eux qui arrivaient, il y avait des sourds, qui à la différence de mon garçon avaient connu les sons de la vie et savaient ce qu'ils avaient désormais perdus. J'étais obligée d'être compatissante avec eux...


J'avais apporté un lot de couvertures ce jour. Histoire de ne pas arriver les mains vides.
Puis une prêtresse d'Eda m'avait donné écuelles et cuillères et m'avait demandé de les distribuer en indiquant qu'un repas serait prochainement servi.
J'errais donc de groupes en individus isolés, de familles en orphelins. J'observais tout ce que j'avais sous les yeux, enregistrais comme je savais si bien le faire. Pour l'instant, c'était l'épuisement qui prévalait, et chez certains, parmi les plus vivaces une rancœur pour Bauge qui les avait abandonnés... Mais ceux là étaient véhéments qu'avec parcimonie car la fatigue et les privations occupaient pour l'essentiel de leurs instants. Ils devaient reprendre des forces avant toute chose. Se soigner et reprendre du poil de la bête. Alors peut-être, seulement après tout cela, il serait intéressant de tâter le terrain.


J'entendis, tandis que je continuais ma distribution, une voix féminine interpellée des hommes dans un dialecte étrange. Je supposais qu'il s'agissait de la langue des steppes mais ne l'avais jamais entendu. Le plus surprenant était que celle qui l'employa était blonde comme les blés. En la détaillant rapidement, je notais la canne sur laquelle elle s'appuyait. Non loin d'elle, je reconnus une grande bourgeoise qu'il m'était arrivée de croiser à une ou deux reprises dans les jardins ou les couloirs. Cette fort belle jeune femme était sous sa protection si mes souvenirs étaient exacts. Son nom m'échappait pour l'instant mais sa façon de parler le dialecte nomade m'intrigua assez pour que je me rapproche, mes écuelles à la main et m'interpose innocemment dans le groupe.


" Bonjour, avez-vous eu de quoi vous restaurez messieurs ? Mesdames... " souris-je en saluant d'un signe de tête la bourgeoise et la ménestrelle qui l'accompagnait. Cette dernière m'était complètement inconnue. Elle ne gravitait pas dans les salons du palais. Je choisis de ne pas rebondir sur la particularité de la blonde mais de m'intéresser à sa cadette aux cheveux de jais dont la présence seule réjouirait grand nombre de gens.
" Êtes-vous venue pour chanter, jeune fille ? Cela plairait assurément beaucoup aux enfants comme aux plus grands. "

_________________
Aurore parle en crimson.

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Dim 3 Nov - 16:20
Izolde
Âme de Justicière
Izolde
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Localisation : Castelcerf
L'apparition des nouvelles Halles fit taire Izolde aussi sûrement que la vue du marguet à l’affût fige le souriceau téméraire. Le bâtiment avait bien changé en comparaison du précédent, mais cela n'empêcherait pas de rappeler à tous ceux qui avaient vécu sa destruction de l'intérieur - dans tous les sens du terme - ces terribles moments. Bonne dernière du petit groupe, serrant un peu plus fort contre elle le sac contenant son violon, elle salua les hommes de faction d'un signe muet, et suivit la blonde à la canne à l'intérieur. Ces femmes avaient déjà leurs habitudes, apparemment, et prenaient leurs tâches tout naturellement, leur quatuor se séparant selon les affinités de chacune. L'élément supplémentaire qu'était Izolde resta avec Ténacité, celle qui l'avait abordée dans la rue, et la vit se diriger vers deux personnages dont le physique jurait avec le reste des réfugiés. Même un étranger aux Duchés aurait pu voir qu'ils n'en faisaient pas partie, de ces pauvres hères ayant tout perdu. La ménestrelle, baugienne, savait quant à elle reconnaître un hommes des plaines, même si elle ne les avait jamais côtoyés de très près.

Pas aussi à l'aise que la blonde dans ce dispensaire de fortune, même si elle s'efforçait de faire illusion, la semi-montagnarde la suivit donc, pour l'entendre entamer une discussion dans ce qui devait être la langue de ces nomades. Certaines sonorités rappelaient le duchéen, de plus rares évoquaient les hauteurs enneigées dont était originaire sa mère, mais d'autres encore devaient être propres à ces tribus bien particulières, et n'évoquaient rien dans l'esprit de la brunette. Celle-ci retrouva un mince sourire pour répondre aux présentations.
" Agir, Dagoun, enchantée, "
répondit-elle en imitant de son mieux la prononciation de ces noms peu habituels à son oreille, exercice qu'elle réussit assez bien, mais sans parvenir à toutes les subtilités.
" et merci pour ce que vous avez fait, "
compléta-t-elle avec un geste vague englobant les réfugiés, toujours en utilisant le dialecte des Duchés. Elle faisait confiance à Ténacité pour traduire. Ce n'était pas très original, et ils avaient déjà dû entendre cela à maintes reprises, mais il n'empêchait qu'elle y tenait.

Sur ce, une autre femme, une brune distinguée qui devait être au moins aussi bourgeoise que la blonde et sa protectrice, sinon carrément noble, s'immisça avec force politesse parmi leur petit groupe, pour une proposition de circonstance aux deux hommes, appuyée par le tintement des couverts. Izolde lui rendit son sobre salut, puis haussa les sourcils. Son violon était-il si visible que cela ? Ou peut-être qu'elle avait été remarquée dans les rues : elle-même repérait quelques têtes d'amateurs récurrents, ou de ceux qui échangeaient quelques mots, mais ne pouvait pas se souvenir de chaque personne qui avait, un jour ou un autre, écouté ses notes de musique. Son étonnement laissa vite place à un léger amusement :
" A vrai dire, non, je suis là un peu par hasard. Mais ça pourrait se faire, ça, c'est sûr. "
Une lueur d'intérêt dans les yeux, elle retourna le regard vers Ténacité :
" Vos amis savent-ils quelques chansons de leur peuple ? J'aimerais beaucoup essayer d'en apprendre une ou deux. "
Les nomades avaient une culture si particulière, leur art musical ne pouvait que se montrer intéressant, surtout pour une jeune ménestrelle avide de toutes nouvelles sonorités.
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Jeu 7 Nov - 16:29
Ténacité Aiglevif
Héritière cachée de Bauge
Ténacité Aiglevif
Messages : 41
Localisation : Castelcerf ou Bourg-en-Castelcerf.
A la vue des Halles puis des réfugiés, Izolde se tut et parut perdre de son assurance, même si elle faisait des efforts pour ne pas laisser trop paraître son malaise : c’était quelque chose de compréhensible sachant le drame qui s’était joué ici-même le 8 Verdissante, drame auquel Ténacité n’avait pas assisté puisqu’elle se trouvait au château à ce moment-là, et sachant le nouveau drame humain qui se déroulait juste sous leurs yeux à ce moment même. En vivant avec les Nomades, Ténacité s’était habituée à la promiscuité et aux odeurs fortes des hommes comme des bêtes, ce qui expliquait sa relative aisance au milieu des réfugiés. Toutefois, son cœur de baugienne saignait de voir tant de ses compatriotes dans un tel dénuement. Il lui fallait pourtant paraître sûre et droite : ces pauvre gens n’avaient pas besoin de voir davantage de visages peinés se pencher vers eux. La jeune femme à la canne se concentra donc sur les deux guerriers nomades et sur Izolde qui venait de retrouver l’usage de la parole. Les deux hommes la remercièrent d’un sourire pour ses efforts quant à la prononciation de leurs prénoms et tous deux se tournèrent vers Ténacité, ne comprenant pas où est-ce qu’elle voulait en venir en désignant les autres réfugiés.

- Elle vous remercie d’avoir accompagné les baugiens ici.

Ajir et Dagun se retournèrent alors vers Izolde, un peu surpris. Sans répondre, ils lui firent toutefois des signes de main comme pour signifier que ce n’était rien, presque gênés. On ne les avait pas encore remerciés pour leur action car, même s’ils savaient se battre et chasser, ils restaient des réfugiés comme les autres aux yeux du commun, si on exceptait leur physique quelque peu éloigné du duchéen lambda. En discutant avec eux lorsqu’elle était venue la veille, Ténacité avait appris qu’ils avaient été séparés de leur clan par les incendies qui avaient dévoré les Steppes. Ils s’étaient retrouvés coincés bien au Nord de Cœur-des-Plaines, la ville de tentes des Nomades. Sans nouvelles de leurs et dans l’incapacité de les chercher sans risquer leur vie en raison du feu ou des cendres, ils avaient décidé d’aider les baugiens à joindre Castelcerf afin qu’ils y trouvent un seigneur plus clément pour les accueillir, le Roi lui-même. Cependant, Ajir et Dagun comptaient bien reprendre la route dès que leurs forces le leur permettraient car ils avaient toujours l’espoir de retrouver des membres de leur clan.

" Bonjour, avez-vous eu de quoi vous restaurez messieurs ? Mesdames... "

Spontanément, Ténacité sourit à la nouvelle arrivante, une dame un peu plus âgée qu’elle et Izolde. La blonde à la canne la reconnut sans vraiment la reconnaître : comme toutes les dames et demoiselles venues soutenir les réfugiés, elle vivait au château mais Ténacité ne la fréquentait pas, ce qui signifiait certainement qu’elle était noble ou issue d’un autre duché puisque Blanche et ses protégées discutaient pour l’essentiel avec les mondains et mondaines originaires des Duchés de l’Intérieur. Dagun, le plus petit des deux hommes et le plus proche de la dame, prit deux écuelles et deux cuillères qu’elle lui tendit juste après qu’il lui ait répondu en secouant doucement la tête. Sollicitée par l’élégante brune, Izolde n’exclut pas la possibilité de se produire devant les réfugiés, s’inquiétant tout de suite après du fait de pouvoir apprendre auprès des deux Nomades certaines de leurs mélodies et de leurs chants.

- C’est sûrement possible mais les hommes Nomades connaissent assez peu de chants comparés aux femmes. Dagun, Ajir, connaissez-vous beaucoup de chants ?

Tous deux firent un signe de main mitigé : les hommes connaissaient les chants les plus connus et universels mais c’était effectivement les femmes qui constituaient la mémoire collective du clan.

- Vous pensez pouvoir les apprendre à Izolde ?

Les deux hommes grimacèrent, ce qui laissa sous-entendre qu’ils n’étaient pas sûrs d’y arriver ; loin d’eux l’idée de conserver leur savoir pour eux seuls mais leur connaissance du duchéen était plus que rudimentaire et ils n’étaient pas sûrs de pouvoir se faire comprendre auprès d’Izolde sans l’aide de Ténacité : au-delà de la barrière de la langue, les nomades utilisaient et vivaient avec des concepts qui pouvaient paraître assez obscurs pour des non-initiés et donc difficiles à expliquer. Son sourire toujours accroché aux lèvres, la demoiselle rassura la ménestrelle :

- Je connais quelques-unes de leurs ballades, je pourrais vous aider à satisfaire votre soif de savoir. En attendant, si vous le souhaitez, vous pouvez jouer pour les réfugiés, c’est vrai que c’est une excellente idée.

Ténacité se tourna vers la dame en terminant sa phrase, toujours souriante : il eut été très malvenu de la délaisser alors qu’elle était venu se présenter à elles, quand bien même elle l’eut fait de façon quelque peu cavalière.

- Avez-vous besoin d’aide pour les bols ?

Ténacité replaça son sac de sorte qu’il ne puisse pas glisser et tendit sa main libre vers les écuelles pour en récupérer quelques-unes. La baugienne pensait attendre la distribution de potage afin de pouvoir donner les quelques miches de pain et gourdes d’eau qu’elle avait emmené avec elle en même temps. Belle, Colombe et elle avaient convenu ainsi afin d’éviter un mouvement de foule ou l’éclatement d’éventuelles bagarres.
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Mar 12 Nov - 20:13
Aurore de Vincôte
"Héritière" d'Altier de Beaulieu
Aurore de Vincôte
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Localisation : Castelcerf
J'interrompais une conversation, arrivant ainsi comme un cheveu sur la soupe avec mes écuelles et mon sourire. Ce ne serait pas la dernière fois assurément et finalement, aucune des personnes présentes ne s'en formalisa vraiment. Les deux hommes ne parlaient pas du tout le duchéen et la blonde dont le nom m'échappait encore faisait la traduction entre eux et la toute jeune fille. Cette dernière sembla surprise que je l'ai identifiée comme une ménestrelle, alors que la forme qu'elle portait m'avait semblé rapidement claire. Elle m'assura ne pas avoir pensé tout d'abord à la possibilité de faire usage de son art en ces lieux mais que cela était une bonne idée. Que venait-elle donc faire ici ? Le hasard assura-t-elle. Contrairement à la bourgeoise et moi-même, elle ne venait pas du château et je doutais que les gens du peuple se mêlent beaucoup à ces "envahisseurs" baugiens qui allaient bientôt submergés les Halles et les rues du Bourg. Je devais être bien pessimiste à imaginer que la cohabitation serait assez malaisée... Mais la nature humaine pouvait surprendre et j'étais quand même persuadée que certains parmi ceux qui se trouvaient là pour aider resteraient au delà des convenances et de la mode. Cette jeune femme et son admirable canne serait de ceux-là, j'en mettrais ma main à couper. Si elle parlait le dialecte des nomades, elle était forcément baugienne. Son nom allait-il me revenir ?!


" Volontiers. Plus tôt, ils auront leurs écuelles, plus vite seront-ils servis j'imagine. "
Je l'ignorais réellement mais cela pouvait être logique. Les prêtres d'Eda se répartiraient dans les halles pour faire la distribution de façon la plus équitable possible. Il me semblait déjà voir leurs robes claires se faufiler parmi les groupes. Que ferait-on sans eux ? La garde était présente de façon éparse en quelques points du lieu mais ils avaient plus vocation à dissuasion qu'à gestion de quoi que ce soit. Au mieux ferait-on appel à eux si une bagarre éclatait... Mais ces pauvres énergumènes étaient si épuisés qu'ils n'avaient pas l'énergie pour se battre. En tout cas, les bonnes âmes de la déesse démontraient encore une fois leur grande générosité et leur patience pour prendre soin d'autrui.


Décidément, malgré les informations dont je disposais là, je n'arrivais pas à identifier cette belle blonde. Pourtant, elle était loin de passer inaperçue j'en étais sûre. Pas avec ce physique qu'elle dissimulait sous des atours simples et confortables pour l'exercice, ces longs et beaux cheveux et cette fameuse canne...


Elle m'emboita le pas après avoir reçu les assiettes. J'en avais donné quelques unes aussi à la brune au visage de poupée, mais je m'adressai en premier à celle qui savait parler aux nomades. Après qu'elle en ait fait encore usage auprès de moi, il était normal de m'y intéresser plus ouvertement.
" Vous parlez étonnamment bien leur langue. De mon enfance en Bauge, je n'ai connu que les vignobles et la Vin. Avez-vous vécu parmi eux ou c'est une question de commerce ? Êtes-vous baugienne, vous aussi ménestrelle ? "
Je ne comptais pas exclure la roturière de la conversation. J'avais bien envie de l'écouter chanter par la suite.

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Aurore parle en crimson.

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Sam 30 Nov - 21:11
Izolde
Âme de Justicière
Izolde
Messages : 157
Localisation : Castelcerf
Les deux hommes ne s'attendaient visiblement pas aux remerciements qui leur furent transmis par l'intermédiaire de Ténacité. Izolde, qui ignorait tout des circonstances précises de leur venue à la capitale, et dont l'esprit de ménestrelle imaginait quelque chose de bien plus héroïque que la réalité crue, confirma ses bonnes dispositions dans ce langage universel qu'était le sourire. En apprendre davantage sur la musique de leur peuple semblait peut-être compliqué auprès d'eux, puisque c'étaient les femmes qui, selon la blonde, étaient les gardiennes de cette tradition. Intéressant, vraiment... voilà qui n'en donnait que plus envie à la semi-montagnarde d'explorer plus avant cette culture singulière. Ce fut finalement sa compagne qui se proposa pour lui enseigner quelques chansons, et elle se réjouit de pouvoir prochainement passer un peu de temps en compagnie d'une autre musicienne.
" Eh bien, j'en serais ravie, vraiment ! Peut-être pourrons nous en profiter pour nous essayer à un petit duo... "

Elles se retrouvèrent bientôt toutes trois armées de cuillères et de gamelles à distribuer, dont Izolde commença à se débarrasser auprès de qui n'était pas encore équipé. Lorsque la fine brune s'adresse à elle, elle montra qu'elle n'avait rien raté des paroles précédentes :
" Nous avons donc une connaisseuse en vignobles, une en plaines... pour moi, c'est plutôt le côté des Montagnes. Bauge a une belle diversité. "
Tandis qu'elles terminaient de répartir leurs ustensiles, les prêtres et prêtresses d'Eda avaient commencé à les remplir, un chaudron fumant à leurs côtés, et celle qui avait jadis été l'une d'entre eux les suivit des yeux un instant, avant d'en revenir à ses compagnes :
" C'est le temple qui fournit cette nourriture ? "
La congrégation attachée à la déesse était certes importante à la capitale, mais se charger de l'alimentation des réfugiés le temps que ceux-ci se remettent de leurs émotions, semblait une tâche trop lourde pour que même eux en soient longtemps capables.

D'une partie du bâtiment, s'éleva soudain un cri d'enfant, suivi des pas précipités de l'adulte qui accourait. En réponse, plusieurs vagissements emplirent l'atmosphère, résonnant sous la voûte et jusque dans les oreilles des présents. Du côté d'Izolde qui avait pâli, un fracas de vaisselle cassée éclata alors que ses mains brusquement vidées de leur force venaient de laisser tomber ses dernières assiettes. Aussitôt, elle bondit en arrière, bousculant Aurore au passage. Le choc eut au moins le mérite de lui remettre un peu les idées en place, et elle cligna des yeux comme un hibou dérangé par la lumière du jour.
" Oh, je... "
Son regard sauta successivement de la brune au petit tas de débris, et inversement, comme si elle peinait à comprendre les tous derniers événements. Elle retrouva finalement ses mots :
" Je suis vraiment désolée. Je fais une assistante bien maladroite, "
commenta-t-elle en tendant la main en signe de bonne volonté.
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Dim 1 Déc - 19:15
Ténacité Aiglevif
Héritière cachée de Bauge
Ténacité Aiglevif
Messages : 41
Localisation : Castelcerf ou Bourg-en-Castelcerf.
Izolde fut enchantée par la proposition de Ténacité, si enchantée qu'elle émit même la possibilité de jouer les mélodies nomades avec elle. Tout en récupérant les bols qui lui tendait la noble dame, Ténacité sourit à cette proposition : hélas, elle n'avait personne avec qui jouer au château alors le simple fait d'imaginer avoir quelqu'un auprès de qui échanger sur le thème de la musique la ravissait pleinement. De plus, la jeune femme ne semblait pas établi auprès d'une noble personne, sinon, la blonde à la canne ne l'aurait pas rencontrer dans une ruelle du bourg, en train de gagner avec peine sa vie grâce aux dons des petites gens. La faire venir au château ne pouvait que l'aider à mieux affronter le climat actuel qui ne semblait pas prêt de s'arranger. Ténacité comptait en parler avec Blanche dès que possible ; la riche bourgeoise ne verrait sûrement aucune objection à inviter et abriter de temps à autre la jeune ménestrelle.

Les écuelles et les cuillères de l'héritière cachée trouvèrent rapidement preneurs et ce fut au moment où Ténacité fut débarrassée de son dernier bol et de son dernier couvert que la noble dame s'adressa à elle, s'interrogeant sur son aisance linguistique et, de fait, sur la relation qu'elle entretenait avec les nomades. Un agréable sourire aux lèvres, Ténacité répondit :

- Mes parents commercent avec les clans nomades, ils récupèrent auprès d'eux des matières premières, des fourrures pour l'essentiel. Ils les revendent ensuite à des famille de couturiers de renom telle que la famille de Dame Legrand, que j'accompagne.

Izolde se fit la réflexion qu'à elles seules, les trois femmes représentaient bien la grande diversité qui caractérisait Bauge et Ténacité lui donna raison d'un hochement de tête. Tous les Duchés avaient leurs particularités mais il était vrai que Bauge avait quelques petits éléments en plus qui participaient à gonfler l'amour que la blonde à la canne portait pour ce duché, son Duché. La ménestrelle se demanda dans la foulée si c'était bien le temple d'Eda qui fournissait la nourriture aux réfugiés et cette question eut le mérite d'apprendre à Ténacité que la distribution avait commencé.

- Il semblerait que oui.

Ténacité n'ajouta rien, gardant pour elle l'impression que seuls les prêtres et prêtresses d'Eda viendraient ainsi en aide aux réfugiés, surtout si la situation devait s'inscrire dans la longueur. D'un coup d’œil, elle remarqua que Belle et Colombe avaient commencé à distribuer de leur côté les miches de pain qu'elles avait emmené avec elles. L'aînée était même parvenue à garder un morceau de gâteau au miel qu'elle avait mangé la veille et le coupa en deux pour le donner à deux frères timidement cachés derrière leurs parents. L'héritière cachée s'éloigna légèrement d'Izolde et de la noble dame, se penchant pour donner un premier pain de campagne à un homme seul, davantage peinée que perturbée par les vagissements des enfants affamés qui montèrent dans la voûte des Halles. Au-dessus des cris des petits, la grande blonde entendit un bruit de fracas qui l'amena à se retourner : la ménestrelle avait laissé tomber les derniers couverts qu'elle avait dans les mains et avait bousculé la dame brune à ses côtés. Les sourcils légèrement froncés et soucieuse, Ténacité se rapprocha des deux femmes, se demandant bien ce qui avait pu amener Izolde à tout lâcher ainsi au point de rentrer en contact assez brusquement avec la noble.
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Mer 4 Déc - 19:46
Aurore de Vincôte
"Héritière" d'Altier de Beaulieu
Aurore de Vincôte
Messages : 115
Localisation : Castelcerf
Les prêtres d'Eda allaient avoir beaucoup de travail dans les prochaines semaines... Et si peu de moyens... Ils arboraient des mines déjà fatiguées même s'ils présentaient des sourires avenants pour chacun. Les dégâts dans la ville, les blessés d'ici et d'ailleurs avaient déjà entamé beaucoup de leur énergie et voilà que les réfugiés arrivaient... Combien seraient-ils à s'entasser entre ces murs ? Seront-ils assez larges pour tous les contenir ?
La distribution commença avant même que nous ayions vraiment fini de distribuer nos écuelles. Ainsi donc nous étions trois baugiennes au milieu de centaines d'autres. Notre sort était néanmoins mille fois plus enviable que le leur. J'avais perdu ma cadette dans ce désastreux coup du sort mais ma famille avait les moyens de survivre à ce malheur ; on m'avait épargnée les détails des dégâts sur les domaines de la famille mais je n'étais pas dupe de ce que les plus pauvres avaient du perdre. Leur vie ne se résumait déjà pas à beaucoup de possessions... S'exiler n'était jamais de gaité de cœur. Peu importait que nous soyons originaires du même duché qu'eux, car nous avions notre vie établie ici, loin de la désolation qu'ils connurent et que nous ne pouvions qu'imaginer dans nos pires cauchemars. Un simple cauchemar pour nous, leur réalité.


" Pour l'instant, c'est le temple oui. Mais ils auront rapidement besoin de dons pour continuer leur œuvre. " répondis-je à mon tour à l'interrogation de la ménestrelle.
Durant la guerre, c'était déjà un peu le même scénario. Les temples des Duchés côtiers avaient apporté un grand soutien aux populations touchées par les raids rouges, avec ou sans l'aide du Duché où ils se trouvaient. Leurs fonds propres, grâce aux terres que les prêtres cultivaient eux même, pouvaient s'avérer suffisants pour des crises ponctuelles. Malheureusement, cela semblait non seulement être amené à durer mais il paraissait évident en cette fin de Croissante que le printemps n'arriverait finalement pas du tout comme nous l'espérions tous.


Décidément, j'étais bien pessimiste quant à l'avenir en parcourant les rangées d'exilés de ces Halles. J'avais soudain une immense envie de me blottir contre mes enfants, de sentir leur odeur et de m'endormir sereine en écoutant leur respiration. Perçante perçut mon élan de désespoir et ronronna pour moi depuis la chambre où elle se trouvait. Ce doux courant de chaleur de la part de sa sœur de lien me fit du bien. Elle partagea avec moi les pleurs de ces pauvres petits êtres humains qui étaient si fatigués et affamés et elle ne put s'empêcher, par association avec mes propres pensées, de l'assimiler aux miaulements plaintifs de petits chatons cherchant la chaleur de leur mère. Brusquement, je coupai de moi-même le contact avec elle. Chaque séparation d'avec les petits qu'elle avait eu restait douloureuse pour moi et je savais qu'elle ne souhaitait pas se souvenir de ces heures où elle les avait vainement cherchés... Elle avait la possibilité d'oublier, vivant dans l'instant comme tout animal qui se respecte mais moi, en bonne humaine, non. Et la sentir souffrir m'était aussi insupportable que cela l'était pour elle à mon égard. Pourtant je préférais l'écarter un peu brusquement, me refermant sur moi-même au lieu de bénéficier de sa tendre présence en mon cœur. Elle me pardonnerai tout à l'heure.


Comme un fait exprès, ma décision intime et invisible de rester seule à subir les événements environnants au lieu de les partager avec ma compagne de lien coincida avec la bousculade d'Izolde, la petite brune. Elle venait de laisser tomber les écuelles au sol, et me rentra dedans sans raison apparente.
La jolie brunette s'excusa immédiatement en me dévisageant, comme si elle même ne comprenait pas ce qu'il venait de se passer.


" Ce n'est pas grave. " dis-je finalement en relevant mes jupes et m'accroupissant pour saisir les gros morceaux de vaisselle qui jonchaient le sol. Je jetai un œil derrière moi en direction des bruits qui résonnaient entre les quatre hauts murs au plafond de verre.
" C'est assez déroutant... " D'autres bruits habitaient jadis ce lieu. Si je n'étais pas familière des lieux communs du peuple, il m'était arrivée de me promener dans le Bourg afin d'en sentir la vie et ses saveurs simples. J'étais ainsi venue quelques fois aux Halles avant le séisme. Mon oncle n'avait aucune idée de mes sorties en ville ; je mevdoutais que mon futur fiancé était informé de mes escapades mais il ne me fit jamais la moindre remarque sur le sujet.
" Les pleurs d'enfants serrent toujours les cœurs, même lorsque ce ne sont pas les siens... "
Je plongeai mon regard vert dans les yeux plus sombres de la jeune demoiselle et lui sourit doucement en me relevant. J'ignorais ce qui l'avait chamboulé à ce point mais elle semblait avoir un peu de mal à s'en remettre. Elle ne nous expliquerait rien et elle ne nous devait pas d'explications. Nous étions des étrangères les unes aux autres au milieu d'autres étrangers déracinés et seuls malgré la foule... Oui, quelle mélancolie...

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Aurore parle en crimson.

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